Comité rédactionnel associatif : nouveauté !

Ethique du savoir, éthique du sujet ?


Dans le rapport d’activité de l’association Cerep-Phymentin en juin dernier, Bernard Golse écrit : « Sur le plan institutionnel, je tiens à saluer ici le professionnalisme impressionnant des équipes du Cerep, leur engagement sans faille ainsi que leur éthique du savoir et leur éthique du sujet qui, bien sûr, ne sont pas toujours facilement superposables ». Cette phrase aurait bien pu servir de sujet pour le bac de philosophie 2022 ! Parce que l’enjeu n’existe plus (j’ai déjà mon bac), mais que le plaisir du jeu reste vivant, je me laisse tenter par l’épreuve…

 
Ce qu’évoque Bernard Golse résonne manifestement avec un texte de Daniel Marcelli, « Ethique du savoir, éthique du sujet… Le travail du pédopsychiatre », publié dans la revue Contraste, Enfance et handicap, « Savoir, ne pas savoir », n°9, 1998.

Les 25 ans qui séparent ces deux réflexions ne sont pas venus à bout de la problématique qu’elles soulèvent. L’insistance pour que les connaissances soient validées scientifiquement et que les objectifs thérapeutiques tendent vers la normalité représente un danger pour la notion de soin, même si le « Care » est devenu à la mode, même si certains philosophes essaient de réintroduire le courant humaniste dans les institutions de soins.

Dans son article de 1998, Daniel Marcelli s’interrogeait sur les rapports entre le soin et la connaissance. Être soignant, quand on soigne la souffrance psychique, c'est mélanger inlassablement des matériaux ni complètement miscibles ni hétérogènes : les concepts théoriques, les données cliniques, une certaine connaissance de soi-même, pour ouvrir un espace de pensée où le discours des patients fait l’objet d’une quête de sens. Marcelli explique très bien que pour soigner, il faut avoir acquis et organisé un certain nombre de connaissances, mais qu’elles ne suffisent pas à « être soignant ». Le savoir est sans effet thérapeutique en dehors d’une relation d’accompagnement avec sa dimension transférentielle.

Daniel Marcelli évoque aussi la recherche en pédopsychiatrie en insistant sur un paradoxe : on peut définir ce qui entrave le bon développement d'un enfant sans pour autant pouvoir saisir les conditions les meilleures qui garantiraient le développement le plus équilibré. L'éthique de la recherche doit donc articuler, en cherchant à garder l’équilibre, l’éthique du sujet et l’éthique du savoir pour éviter que cette dernière ne se transforme en éthique de la normalité.

L’autre risque est que la souffrance du sujet prenne le pas sur l’intérêt pour le symptôme, avec un enlisement de l’éthique de la recherche dans l’éthique du sujet. L’empathie pour la souffrance entrave alors complètement les objectifs de la recherche et masque l’idée que le symptôme est une création pour trouver un aménagement à la souffrance.

Daniel Marcelli souligne ensuite que les recherches évacuent le sujet singulier, car le « vrai » serait du côté du nombre. Les rencontres avec les patients, les histoires cliniques qui nous donnent tant à penser ne permettent plus d'élaborer des concepts validés scientifiquement. Pourtant, dans le champ de la santé mentale, ce sont bien les récits des patients qui stimulent l'appareil psychique des soignants, qui mettent en route leur curiosité intellectuelle et leur désir de comprendre. Les théories psychanalytiques se sont méticuleusement construites sur ce qui se dégageait de commun et de différent dans les histoires singulières des patients. Les notions sont constituées de ces liens inextricables entre ce que la pensée du soignant fabrique à partir de ce que produit le psychisme du patient. Et c’est pourquoi l’on ne peut séparer l’éthique du savoir de l’éthique du sujet.

Finalement, si ces deux éthiques ne sont pas facilement superposables, comme l’écrit Bernard Golse, c’est parce que les soignants doivent les faire tenir ensemble comme dans un jeu du tir à la corde sans gagnant… avec l’idée de garder la tension entre les deux équipes sans jamais chercher à faire chuter l’une ou l’autre !

La réflexion autour de cette problématique continue, comme le montre le programme de la journée doctorale du PCPP, « L’éthique à l’épreuve de la pensée psychanalytique » qui aura lieu le 24 septembre 2022.

👉Anne Brisson, le 19 septembre, pour l’association Cerep-Phymentin

 

►►La capacité à développer un questionnement éthique est un sujet qui sera évalué lors de l’évaluation des établissements médico-sociaux. Anaïs Coudrin, directrice générale adjointe de Cerep-Phymentin - Septembre 2022

Plus précisément, sur le volet éthique, les attentes sont : la formation des professionnels et le partage en équipe sur les questionnements éthiques à partir de situations vécues dans l’accompagnement de la personne. Les évaluateurs vérifieront dans le dossier usager la trace de ce questionnement propres à son accompagnement. Première publication par la HAS du référentiel national pour évaluer la qualité dans le social et le médico-social (2022) : consulter le document.

 

Autoportrait d'Anne Brisson, nouvellement venue chez nous : un autre regard porté sur nos activités et la promesse d'échanges fructueux...

Anne Brisson, psychologue depuis toujours ou presque !...

A 16 ans, je tombe sur Freud, au programme du cours de philosophie. La découverte de l'inconscient, du mien et de celui des autres, bouleverse complètement mes représentations du monde et ouvre des trouées intelligibles dans le brouillard qui m'enveloppe. Je suis aussi impressionnée par l'homme, Freud, qui n'hésite pas à dévoiler sa vie psychique, ses souvenirs, ses rêves, ses actes manqués, ses pensées inavouables, pour expliquer comment se construit et se remanie sans cesse sa théorie.

Les études de psychologie sont une évidence, à Paris 7 pour son orientation psychanalytique assumée. Diplômée à 22 ans, avec quelques heures de stages pour toute expérience clinique, je ne me sens pas très aguerrie pour trouver un poste en institution.

Mais de nombreuses fées, tous genres confondus, se sont penchées sur le berceau du bébé psychologue : je commence à travailler pour l'association À l'aube de la vie (Serge Lebovici et Bernard Golse), puis Carnet Psy (Manuelle Missonnier) et le Bulletin de la Waimh francophone. Après quatre années dans l'édition et mon installation en libéral, mon expérience institutionnelle débute à la Guidance infantile telle qu'elle a été façonnée par Michel Soulé et son équipe. Le dialogue entre clinique et théorie est un flux permanent, tandis que l'élaboration circule, non sans conflit, mais sans barrage au sein de cette équipe pluridisciplinaire. Les références théoriques tricotées avec les éléments cliniques et l'ouverture sur les recherches actuelles font socle.

Quand on a la chance de travailler dans un service aussi vivant et créatif, on y reste le plus longtemps possible, jusqu'à ce que les remaniements administratifs et les transformations du soin en psychiatrie par les nouvelles formes de management rendent l'engagement clinique intenable. 

Partie vers d'autres territoires institutionnels, l'opportunité de participer au comité de rédaction du Cerep-Phymentin me permet de retrouver le socle et de construire de nouvelles pistes de réflexion.
Avant de conclure, je partage avec vous cette proposition de Sameroff et Emde (psychiatres et chercheurs) qui me semble intéressante pour toute forme de travail en commun : « Notre stratégie de consensus nous a procuré certains avantages, mais elle comportait aussi des inconvénients parmi lesquels l'influence potentielle et excessive de la pression sociale en faveur d'un accord. Pour contrer cette tendance, nous avons été très attentifs à ne pas passer sous silence nos divergences d'opinion » (Les troubles des relations précoces, Paris, PUF, 1993). C'est dans cet esprit que j'espère contribuer à préserver et faire vivre des espaces de pensée et des groupes de travail qui peuvent encore s'exprimer librement.

👉Anne Brisson, le 20 juin 2022, pour l’association Cerep-Phymentin

Quelques livres qui ont marqué ma formation universitaire et dont les titres à eux seuls sont des invitations à la réflexion :

  • Psychopathologie de la vie quotidienne, S. Freud
  • Jeu et réalité : l’espace potentiel, D. Winnicott
  • L’amour et la haine, M. Klein et J. Rivière
  • L’effort pour rendre l’autre fou, H. Searles
  • Plaidoyer pour une certaine anormalité, J. McDougall
  • Le moi-peau, D. Anzieu
  • Fantômes dans la chambre d’enfants, S. Fraiberg