Comité rédactionnel associatif

« J’ai pas ton temps ! »

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! », Saint-Augustin, Les confessions, livre XI.

« J’ai pas ton temps ! » me répond un ado excédé à qui je demandais un service, avec toute la gentillesse dont je suis capable… Les ados ont le génie pour trouver des formules qui condensent en quelques mots de grandes questions philosophiques.

Effectivement, la perception du temps est-elle la même pour tous ? On peut rapidement avancer qu’elle n’est pas équivalente selon que l’individu se trouve au début de sa vie ou plutôt vers sa fin. Les enfants racontent bien souvent à quel point l’écoulement du temps leur paraît incroyablement lent, en particulier lorsqu’ils attendent l’avènement de leur anniversaire, de Noël ou de la fin de leur scolarité. Tandis qu’arrivé à l’âge adulte, on se plaint volontiers de l’impression qu’une année de vie s’échappe aussi rapidement qu’une poignée de sable entre les doigts…

La pensée philosophique, aussi bien classique que moderne, s’est intéressée à la distinction entre le temps objectif et subjectif. Pour Descartes ou Spinoza, nous pouvons mesurer « la durée objective » des choses en fonction des mouvements réguliers de certains éléments, comme les astres, alors que « le temps » est une affection de notre pensée : « Afin de comprendre la durée de toutes les choses sous une même mesure, nous nous servons ordinairement de la durée de certains mouvements réguliers qui sont les jours et les années, et la nommons temps, après l’avoir ainsi comparée ; bien qu’en effet ce que nous nommons ainsi ne soit rien, hors de la véritable durée des choses, qu’une façon de penser »[1]. Pour Bergson, la conception d’un temps homogène, que l’on pourrait représenter spatialement au moyen d’une suite de points mathématiques juxtaposés figurant les instants et que l’on pourrait quantifier de manière objective, est en fait trompeuse. Bergson définit le « véritable temps » comme une « durée » vécue, indivisible, dans laquelle les instants se compénètrent et ne font qu’un ensemble, à l’image d’une mélodie que l’on écoute sans discerner les notes une par une car chaque nouvelle note ne fait sens que sur le fond de toutes les autres. Le temps originel et authentique serait donc la durée vécue par notre conscience, il est ainsi une fonction du sujet[2] qui l’éprouve comme s’écoulant plus ou moins vite : « Si notre existence se composait d’états séparés dont un « moi » impassible eût à faire la synthèse, il n’y aurait pas pour nous de durée »[3]. A l’occasion d’un entretien avec Einstein, Bergson précise : « Chacun de nous se sent durer : cette durée est l’écoulement même, continu et indivisé, de notre vie intérieure ». Si l’on remonte à Saint-Augustin, le temps est une dimension de l’âme humaine qui n’est pas une chose statique mais une tension vers autre chose qu’elle-même. Puisque le passé n’existe qu’en tant qu’on se le remémore au présent et l’avenir en tant qu’on se représente au présent sa possibilité, alors le temps peut être pensé comme une « distension de l’âme » (extensio animi, en latin c’est toujours infiniment plus classe !..).

Ces élaborations concernant la perception subjective et individuelle du temps me rappellent d’autres réflexions inspirées par la clinique, lors d’un stage que j’ai eu la chance de faire auprès de Serge Lebovici en 1999 : Serge Lebovici a 84 ans et j’en ai 24, soixante ans d’expérience de vie nous séparent. Je suis fascinée par le déroulement des consultations thérapeutiques[4] telles qu’il les menait à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Les interventions de Lebovici me semblent surgir de nulle part mais tombent toujours très juste. Je suis incapable de me représenter le cheminement psychique qui lui permet de construire ces fragments d’analyse fulgurante. Ce qu’un jeune psychologue ne parvient à articuler qu’après des heures, des semaines, voire des années de réflexion, et avec l’aide de quelques collègues, Lebovici le délivrait en quelques minutes. Lui qui savait qu’il n’avait plus la vie devant lui devait être dans une « distension de l’âme » telle que l’intervalle entre la pensée présente et celle à venir était extrêmement réduit. Lebovici a nommé cette opération qui passe du corps au psychisme de façon quasi instantanée « l’énaction ». Véronique Lemaître en donne la définition suivante : « un ensemble de processus complexes dont l’âme est la familiarité du psychanalyste avec l’inconscient et ses effets »[5]. L’énaction est une co-construction empathique et métaphorisante qui se produit dans l’ici et maintenant de la consultation : l’identification corporelle de Serge Lebovici, à la fois au parent et au bébé, lui permet de reconnaître dans la mise en scène au présent la représentation d’un scénario du passé. Cette métaphore qui se formule en quelques mots favorise la remémoration d’une autre scène et prend valeur d’interprétation psychanalytique. Lebovici élabore ce concept d’énaction en 1994, c’est-à-dire plus près de la fin de sa trajectoire que du début de sa carrière, un concept qu’il n’aurait sans doute pas pu saisir à un autre temps de sa vie. A l’échelle de l’individu, le vieillissement et l’expérience accumulée qui l’accompagne induisent manifestement une certaine accélération des associations de pensée et des réalisations.

Mais le temps n’est pas qu’une perception individuelle, c’est aussi un concept que l’on peut penser collectivement. Nombre d’entre nous éprouvent le manque de temps et ont le sentiment de passer leur vie à courir, non pour atteindre un objectif précis et attractif, mais essentiellement pour rester « dans le flux », pour ne pas se sentir largués loin derrière la locomotive ! Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa travaille depuis quelques années sur les représentations sociales du temps et plus particulièrement sur la notion d’accélération[6]. Il explique que la modernité tardive, à partir des années 70, connaît une formidable poussée d’accélération. De nombreux auteurs et penseurs (romanciers, philosophes, sociologues) remarquent « l’augmentation de la vitesse de la vie sociale et, en fait, la transformation rapide du monde matériel, social et spirituel ». Ainsi, « Les athlètes semblent courir et nager plus vite ; les fast-foods, le speed-dating, les siestes éclairs et les drive-through funerals semblent témoigner de notre détermination à accélérer le rythme de nos actions quotidiennes ». Pour comprendre pourquoi les sociétés occidentales peuvent être décrites comme des sociétés de l’accélération, Hartmut Rosa distingue trois catégories de phénomènes : l’accélération technique (transports, communication), l’accélération du changement social (styles de vie, structures familiales, affiliations politiques et religieuses) et l’accélération du rythme de vie qui engendre stress et frustration. Or avant cela, l’idée même de modernité était source de promesses, dont la plus grande était celle de l’autonomie, au sens de l’autodétermination éthique : nous pourrions vivre notre vie sans qu’elle soit prédéterminée par des pouvoirs politiques ou religieux, ni par un ordre social qui définirait à l’avance notre place dans le monde. Dans nos sociétés « modernes tardives », cette promesse a malheureusement cessé d’être crédible : « Le pouvoir de l’accélération n’est plus perçu comme une force libératrice mais plutôt comme une pression asservissante ».

Cette pression de l’accélération existe dans tous les domaines y compris dans les institutions de soins en psychiatrie : augmenter la file active, accueillir plus de patients à moyens constants, c’est-à-dire, forcément, réduire le temps de chaque consultation pour qu’elles s’enchainent à un rythme plus soutenu, réduire la durée des hospitalisations pour recevoir de nouveaux patients... Et pourtant, comment penser que le temps du soin puisse être compressible et délimité avant même que la rencontre thérapeutique soit engagée. La pression économique, technologique et neuro-améliorative provoque une crise de la subjectivité, comme le dit Cynthia Fleury : « Soigner, la chose est ingrate, laborieuse, elle prend du temps, ce temps qui n’est plus habité par les humanités »[7].

Pour qu’elle ne détruise pas tout, la pression implique une résistance et, dans notre domaine, cela serait une promesse réconfortante que cette résistance passe par le retour de l’humanisme.


[1] Descartes, Principes de la philosophie, § 144

[2] Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, chapitre 2

[3] Bergson, L’évolution créatrice, chapitre 1

[4] . Certaines de ces consultations filmées sont encore accessibles grâce au coffret multimédia L’arbre de vie, Eléments de psychopathologie du bébé[4], Erès

[5] Véronique Lemaître, » L’énaction selon Serge Lebovici dans les consultations thérapeutiques », Spirale, 2001/1 (n°17)

[6] Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, 2012

[7] Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Tracts Gallimard, n°6, 2019.

👉Anne Brisson, le 18 janvier 2023, pour l’association Cerep-Phymentin

 

La voix du podcast…

Radio Blabla donne la voix aux adolescents de l’IME : lancé par deux éducateurs créatifs Soline et Loris, l’atelier réunit un groupe d’adolescents qui choisit un thème et le discute ensemble. Leurs débats sont enregistrés, montés pour devenir un podcast qui est ensuite diffusé au sein de l’IME.

Petit détour par l’histoire du podcast : tout commence en 2001 aux Etats-Unis avec 3 initiateurs, Dave Winer (entrepreneur et développeur informatique), Christopher Lydon (journaliste devenu blogger) et Adam Curry (animateur télé). Le podcast permet de s’affranchir de l’uniformisation des contenus proposés par les médias officiels et de libérer la forme que peut prendre la parole. C’est d’abord un « média intimiste » avant que les radios institutionnelles ne s’y intéressent. Il existe aujourd’hui deux types de podcasts, les « replay » et les « natifs » qui sont créés de manière originale et indépendante de tout programme radio. Depuis 2017, le podcast n’est plus un média décalé et antisystème, il est devenu « grand public », car la parole est le média de l’information par excellence. Il reste cependant intimiste, car l’enveloppe sonore qui associe les sons, la musique et la voix favorise le transfert et l’impression d’une relation privilégiée entre l’auditeur et le narrateur. Quatre raisons expliquent le succès exponentiel du podcast : la technologie (multiplication des appareils audio portables), la commodité (l’audio accompagne les moments interstitiels et toutes sortes d’activités comme faire du sport ou promener son chien), l’explosion des contenus de qualité et la fatigue des écrans (surtout depuis le fameux premier confinement et l’usage des Zooms). Des études ont même été menées pour définir le profil de la personne qui écoute des podcasts natifs : 34 ans, urbain, hyperconnecté, nomade et matinal !

Mais pourquoi un tel succès du son et de la voix à notre époque dominée par les images et les écrans ? Tout d’abord parce que l’espace sonore est le premier espace psychique dès la vie utérine : chez le fœtus, les feedbacks qui commencent à s’organiser avec l’environnement sont de nature audio-phonique. On pourrait dire que la première initiation au podcast, c’est la voix de la mère, les autres voix et les bruits du monde que le fœtus écoute tranquillement au chaud dans l’utérus. Les recherches ont montré que la trame sonore entendue par le bébé est constituée des bruits inhérents aux activités cardiovasculaires et digestives de la mère, mais aussi que la voix se distingue du bruit de fond utérin, car l’enfant reçoit grâce à la transmission osseuse la partie la plus basse du spectre de la voix de sa mère. Non seulement il entend la voix maternelle, mais il peut aussi la reconnaître parmi les autres grâce à la perception du rythme et de l’intonation. Ce lien sonore primitif continue d’unir le bébé à sa mère après la naissance. Depuis le début de la vie, la voix est la métaphore de notre identité profonde, elle est aussi au cœur du mouvement d’un corps vers un autre afin d’être entendue, elle est ainsi l’instrument privilégié de la communication.

Proposer aux adolescents de l’IME Cerep-Phymentin de fabriquer des podcasts, c’est d’abord leur donner une place dans la réalité, les projeter hors de leurs propres enveloppes et vers les autres : comme le dit Marie-France Castarède, « faire entendre sa voix, babiller, parler, chanter, rire ou pleurer, c’est vivre en sujet dans le monde des hommes »[1]. C’est aussi donner substance à leurs paroles, parce que « la voix est émise pour être entendue et fonde d’emblée un rapport d’altérité et de reconnaissance, car les inflexions et les modulations de la voix font vibrer la caisse de résonance de notre corps de manière unique et spécifique »[2]. Ceux qui ont eu l’occasion d’écouter les Podcasts de radio Blabla ont encore dans l’oreille la voix des adolescents : une voix qui se cherche, qui attend que les mots se présentent, une voix tâtonnante qui manque de l’aplomb que lui donnera un jour les expériences et le temps qui a passé. Mais c’est aussi une voix neuve, sincère et spontanée, qui se consolide mot après mot, qui prend plaisir à se faire entendre en repoussant les limites de la gêne adolescente.

Une gêne que chacun de nous, aussi adulte et mature soit-il, peut éprouver quand il perçoit de l’extérieur sa voix ou son image enregistrée. Si Freud avait participé à un podcast, il aurait frémi d’entendre sa propre voix ! Puis il aurait écrit sur ce phénomène qui transforme quelque chose d’aussi familier que les paroles que l’on prononce en perception étrangère à soi-même. Et cette expérience d’« inquiétant familier » serait venue compléter celle qu’il avait déjà faite dans un train quand il rencontre dans le miroir son propre reflet qu’il ne reconnaît pas : « j’étais assis, seul, dans le compartiment du wagon-lit, lorsque à la suite d’une secousse assez brutale du train, la porte donnant sur les toilettes attenantes s’ouvrit et qu’un monsieur d’un certain âge, en chemise de nuit, bonnet de voyage sur la tête, entra chez moi. Je supposai que l’homme s’était trompé de direction en quittant les cabinets séparant les deux compartiments et s’était retrouvé par erreur dans le mien, bondis pour le lui expliquer, mais compris bientôt avec ahurissement que l’intrus était ma propre image reflétée par le miroir dans la porte de communication »[3]. Ainsi le familier peut devenir angoissant lorsqu’il est modifié et c’est bien ce qui se produit avec la voix car l’entendre comme venant du dehors, comme quand elle est diffusée dans un podcast, n’est pas du tout la même chose que de l’entendre parce qu’on la produit du dedans !

Au-delà de la gêne et de l’inquiétant familier, l’expérience du podcast donne l’opportunité à chaque adolescent de trouver sa voix, qui garde la trace des premiers babillages tout en cherchant à devenir posée comme celle des adultes, une étape primordiale avant de trouver une autre voie, celle de son chemin dans le monde.

  • Le 21 décembre 2022, Anne- Brisson pour Cerep-Phymentin

[1] Marie-France Castarède, La voix et ses sortilèges, Paris, Les Belles Lettres, 2004

[2] Marie-France Castarède, La voix et ses sortilèges, Paris, Les Belles Lettres, 2004

[3] Freud, L’inquiétant familier (L’inquiétante étrangeté), Paris, Petite bibliothèque Payot

 

L’animal dans l’adolescent, échapper à son espèce pour mieux approcher la liberté, transformer la laideur en beauté ?

L’adolescence, le processus pubertaire, les transformations qu’il engendre, que l’enfant ne peut refuser, ni même remettre à plus tard, qu’il subit comme une étape obligatoire à franchir, à traverser, malgré les douleurs qu’elle implique. Le corps qui change de forme, de format, qu’on ne sait plus comment habiller, que certains cherchent à cacher, que d’autres exhibent. Le corps que l’on ne reconnaît plus, qu’il faut accueillir comme un visiteur étranger, qu’il faut adopter comme un autre que soi. Je me souviens d’un été très chaud de mon adolescence, je ne sais pas quoi faire de ce corps qui a muté depuis peu. Malgré la chaleur accablante, je le cache sous un imperméable en gabardine de coton noir, qui me fait transpirer comme dans un sauna. A vouloir dissimuler cette forme qui me dérange, je la rends encore plus bizarrement visible, je la mets en scène de manière incongrue : on me regarde avec perplexité et insistance, je m’exaspère de ne pouvoir disparaître.

L’adolescence est une métamorphose douloureuse, voire monstrueuse. On le sait que la chenille (ingrate) deviendra un (joli) papillon, que le corps et le psychisme retrouveront une forme et un équilibre, mais en attendant le processus pubertaire les rend transitoirement monstrueux, en ajoutant à la morphologie de l’enfance des excroissances que l’adolescent perçoit comme des excès, des défauts, des anormalités.

Avec l’image du monstre et le concept de la métamorphose vient la référence au monde animal qui offre bien plus de diversité concernant les formes, les textures, les couleurs du corps que le monde des humains. Ainsi les comparaisons entre adolescents et animaux sont nombreuses dans les sciences, l’art et la culture. Voici, par exemple, comment Françoise Dolto, avec ses mots très justes, décrit l’expérience pubertaire : « Les homards, quand ils changent de carapace, perdent d’abord l’ancienne et restent sans défense, le temps d’en fabriquer une nouvelle. Pendant ce temps-là, ils sont très en danger. Pour les adolescents, c’est un peu la même chose. Et fabriquer une nouvelle carapace coûte tant de larmes et de sueurs que c’est un peu comme si on la ‘suintait’. Dans les parages d’un homard sans protection, il y a presque toujours un congre qui guette, prêt à le dévorer. L’adolescence, c’est le drame du homard »[i].

Du côté de la littérature, la célèbre Métamorphose[ii] de Kafka donne une version tragique de cette étape de la vie. La transformation du jeune homme en insecte l’enferme dans une solitude irrémédiable et une passivité très grande, deux mots (maux) qui lestent le discours des adolescents. Quand Kafka décrit la difficulté de l’insecte à s’extraire de son lit, cela résonne sans aucun doute avec la douleur de nombreux adolescents qui, recroquevillés sous leur couette un lundi matin, cherchent à puiser le courage d’en sortir dans un réservoir vide : «Il voulut d’abord sortir du lit par le bas du corps, mais cette partie inférieure de son corps que d’ailleurs il n’avait encore jamais vue et dont il ne parvenait pas à se faire une idée précise, s’avéra trop difficile à mouvoir ; tout cela bougeait si lentement ; et quand enfin, exaspéré, il se poussa brutalement de toute ses forces en avant, il calcula mal sa trajectoire et vint se heurter violemment à l’un des montants du lit, et la douleur cuisante qu’il éprouva lui fit comprendre que la partie inférieure de son corps était peut-être pour l’instant la plus sensible ».

Après le homard et l’insecte, vient la truie… Marie Darrieussecq écrit un roman d’apprentissage du passage à l’âge adulte : Truismes[iii]. Le récit commence par l’interdit de la mère à ce que sa fille sorte au moment même où l’adolescente reconnaît les premiers signes de transformation de la puberté. La narratrice passe d’une espèce à une autre par une transformation plus progressive, plus insidieuse, que celle de la métamorphose brutale de Kafka. La jeune fille raconte très bien l’ambivalence des adolescents à l’égard de leur corps, de ses nouvelles potentialités, de ce qu’ils aimeraient pouvoir maîtriser, en vain : « Je me voyais dans la glace et j’avais, pour de bon, des replis à la taille, presque des bourrelets ! Maintenant ce souvenir me fait sourire. J’avais essayé de réduire les sandwichs, j’en étais même arrivée à ne plus manger le midi, tout ça pour continuer à grossir. Les photos des mannequins dans la parfumerie m’obsédaient ». Marie Darrieussecq décrit l’expérience pubertaire comme douloureuse, certes, mais aussi comme un parcours vers la construction de l’identité et d’un espace individuel de liberté. La rencontre avec l’animal à l’intérieur de soi permet à l’adolescent de sortir de la communauté pour trouver un espace psychique propre : « Pour revenir en paix dans les lois de l’espèce, il faut d’abord trouver son lieu », explique Marie Darrieussecq dans un entretien[iv] autour de son roman.

C’est ainsi que les romanciers et les artistes peuvent raconter l’adolescence comme un processus de création et partir de cette expérience éprouvante pour fabriquer une œuvre. C’est le projet que Hervé Gergaud[v] a mené avec les adolescents de l’IME Cerep-Phymentin : « L’animal intérieur ».  Le regard du photographe ouvre une fenêtre, invite le double animal à s’exposer devant ses yeux, le fait basculer grâce au travail de la sublimation de la laideur à la beauté. Il fabrique une nouvelle image qui n’est ni le reflet inerte renvoyé par le miroir, ni le reflet vivant que l’on cherche dans les yeux des autres : une image élaborée, ornementée, mise en scène. Ce qui reste habituellement caché à l’intérieur, tapi dans l’ombre, dissimulé aux regards de l’autre, peut enfin se présenter sans réserve. Le travail esthétique donne une voie d’expression à la partie animale, plus ou moins monstrueuse, que chaque adolescent abrite à l’intérieur de lui en essayant désespérément de la domestiquer.


[i] Françoise Dolto, Catherine Dolto, Colette Percheminier, Paroles pour adolescents, ou le complexe du homard, Paris, Gallimard jeunesse, 1999.

[ii] Franz Kafka, La métamorphose, 1915.

[iii] Marie Darrieussecq, Truisme, Paris, POL, 1996.

[iv] Entretien avec Marie Darrieussecq, La lettre de l’enfance et de l’adolescence, 2005/1, n°59.

[v] Hervé Gergaud, photographe et retoucheur d’images, anime différents « ateliers-portraits » pédagogiques sur l’image de soi.

👉Anne Brisson, le 23 novembre 2022, pour l’association Cerep-Phymentin

Et si Greta avait changé le paradigme du diagnostic en psychiatrie 

Crise du climat/crise de la psychiatrie, même combat ? Ces deux grands sujets de société font l’objet d’un même traitement : des cris d’alarme montent inlassablement du terrain jusqu’aux sphères dirigeantes, mais une fois la clameur arrivée tout là-haut, elle ne déclenche aucune décision politique porteuse de réels espoirs de changement. Comme de hurler dans le désert ou de lancer une bouteille à la mer… L’énergie des soignants au chevet de la planète d’un côté et du psychisme de ses habitants de l’autre, pour dénoncer les catastrophes existantes et à venir, semble dépensée à corps perdu.

Il y a des combats qui se sont déjà combinés pour augmenter le volume de la clameur. L’écoféminisme en est un bon exemple, avec son articulation entre pensée féministe et pensée écologiste. Ce courant philosophique, éthique et politique s’appuie sur l’idée qu’il existe des similitudes et des causes communes entre les systèmes de domination des femmes par les hommes et de surexploitation de la nature par les humains. Une combinaison, qui comporte sans doute des écueils, mais qui est utile quant à ses possibilités d’action.

Alors quelles résonances possibles entre climat et psychiatrie ? Cette question déclenche très vite l’émergence d’un souvenir, tel un message précieux dans un flacon balloté par les flots : une intervention de Bruno Falissard[1] sur les troubles neurodéveloppementaux[2] et les classifications psychiatriques en général. Son discours est intelligent et lumineux, sa réflexion se déploie tranquillement, à partir de son socle de connaissances, pour déconstruire certaines représentations théoriques qui parviennent à s’imposer sans forcément avoir pensé à consolider leurs propres bases. Heureusement qu’il existe encore des chercheurs qui retracent l’histoire des idées. Dans sa présentation, un exemple de combinaison entre climat et psychiatrie s’incarne dans une jeune fille : Greta Thunberg[3].

Bruno Falissard commence par souligner la disparition du mot « psychiatrie » au profit du mot « neurologie » avec la mise en avant des TND (en gros l’autisme, l’hyperactivité et les troubles des apprentissages). Le concept de TND décrit la maladie mentale « comme une anomalie du développement du système nerveux central qui conduit à un fonctionnement mental déviant »[4]. Pourtant les personnes qui présentent de tels troubles ne se reconnaissent pas dans cette définition adossée à la neurologie. A commencer par Greta Thunberg qui dit que son autisme est un super-pouvoir. Bruno Falissard décrit alors la « rupture phénoménologique » entre ce qui relève de la psychiatrie et ce qui n’en relève pas. Aujourd’hui l’autisme n’est plus défini par le DSM 5 et, de manière plus générale, les mots du diagnostic n’appartiennent plus seulement aux psychiatres. L’autisme est d’abord une façon d’être au monde, un peu particulière certes, et ne devient une maladie qu’en fonction du « continuum de sévérité ». Par conséquent, les personnes autistes ne veulent pas changer d’identité, elles veulent simplement que les autres les comprennent. Du côté de la psychiatrie, il ne faut donc pas chercher à soigner l’autisme, mais avant tout la souffrance qu’il peut engendrer.

Mais qui est donc Greta Thunberg ? Elle est très connue sous son identité de militante écologiste, propulsée sur le devant de la scène internationale depuis 2018. Mais avant cela, à l’âge de onze ans, elle traverse un épisode dépressif en lien avec des angoisses intenses concernant le réchauffement climatique. Elle est alors diagnostiquée autiste Asperger. Elle se dégage de la dépression et lance des mouvements de grève devant le parlement suédois, puis refuse d’aller à l’école tous les vendredis. Rapidement médiatisées, ces grèves hebdomadaires, « Fridays for Future », sont suivies dans de nombreux pays, dans plus de 250 villes à travers le monde fin 2018. Greta Thunberg n’a alors que 15 ans, elle est en classe de 3e, mais elle fait la couverture du Time qui lui décerne le prix de la personnalité de l’année et elle est classée dans les 100 femmes les plus influentes au monde.

La notoriété de Greta Thunberg, sa visibilité dans le monde donne une caisse de résonance importante à son tweet du 31 août 2019 : « Je suis Asperger et cela veut dire que je suis parfois un peu différente de la norme. Et, dans les bonnes circonstances, être différent peut être un super-pouvoir ». Elle ajoute : « Je n’ai pas annoncé que j’avais été diagnostiquée pour me cacher derrière cela, mais parce que je sais que beaucoup de gens ignorants voient toujours cela comme une maladie ou comme quelque chose de négatif. Et croyez-moi, mon diagnostic m’a déjà imposé des limites ».

C’est alors que son engagement pour le climat vient se combiner avec la crise de la psychiatrie. Une crise qui touche les concepts et derrière eux ce que l’on soigne ou pas en psychiatrie. Ainsi, les angoisses de Greta Thunberg concernant la planète ont mis à jour ses fragilités psychiques et conduit au diagnostic de son autisme. En retour son engagement pour le climat lui permet de proposer au monde entier sa propre définition de l’autisme, et par là-même un changement de paradigme qui remet au goût du jour la phénoménologie. Et comme le souligne Bruno Falissard : Qui pourrait dire à Greta Thunberg que « son fonctionnement mental » est « déviant » alors qu’elle est « la personne qui va peut-être faire que la planète aille mieux dans les dix, cinquante, cent ans qui vont arriver » ?


[1] Bruno Falissard est pédopsychiatre, enseignant de santé publique à la faculté de médecine Paris-Saclay, directeur du CESP (INSERM), ancien président de l’IACAPAP.

[2] On retrouve certaines parties de sa présentation dans le texte suivant : https://vif-fragiles.org/les-mots-de-bruno-falissard.

[4] Définition de Michael Rutter pour les troubles neurodéveloppementaux.

👉Anne Brisson, le 19 octobre 2022, pour l’association Cerep-Phymentin

 

Ethique du savoir, éthique du sujet ?


Dans le rapport d’activité de l’association Cerep-Phymentin en juin dernier, Bernard Golse écrit : « Sur le plan institutionnel, je tiens à saluer ici le professionnalisme impressionnant des équipes du Cerep, leur engagement sans faille ainsi que leur éthique du savoir et leur éthique du sujet qui, bien sûr, ne sont pas toujours facilement superposables ». Cette phrase aurait bien pu servir de sujet pour le bac de philosophie 2022 ! Parce que l’enjeu n’existe plus (j’ai déjà mon bac), mais que le plaisir du jeu reste vivant, je me laisse tenter par l’épreuve…

 
Ce qu’évoque Bernard Golse résonne manifestement avec un texte de Daniel Marcelli, « Ethique du savoir, éthique du sujet… Le travail du pédopsychiatre », publié dans la revue Contraste, Enfance et handicap, « Savoir, ne pas savoir », n°9, 1998.

Les 25 ans qui séparent ces deux réflexions ne sont pas venus à bout de la problématique qu’elles soulèvent. L’insistance pour que les connaissances soient validées scientifiquement et que les objectifs thérapeutiques tendent vers la normalité représente un danger pour la notion de soin, même si le « Care » est devenu à la mode, même si certains philosophes essaient de réintroduire le courant humaniste dans les institutions de soins.

Dans son article de 1998, Daniel Marcelli s’interrogeait sur les rapports entre le soin et la connaissance. Être soignant, quand on soigne la souffrance psychique, c'est mélanger inlassablement des matériaux ni complètement miscibles ni hétérogènes : les concepts théoriques, les données cliniques, une certaine connaissance de soi-même, pour ouvrir un espace de pensée où le discours des patients fait l’objet d’une quête de sens. Marcelli explique très bien que pour soigner, il faut avoir acquis et organisé un certain nombre de connaissances, mais qu’elles ne suffisent pas à « être soignant ». Le savoir est sans effet thérapeutique en dehors d’une relation d’accompagnement avec sa dimension transférentielle.

Daniel Marcelli évoque aussi la recherche en pédopsychiatrie en insistant sur un paradoxe : on peut définir ce qui entrave le bon développement d'un enfant sans pour autant pouvoir saisir les conditions les meilleures qui garantiraient le développement le plus équilibré. L'éthique de la recherche doit donc articuler, en cherchant à garder l’équilibre, l’éthique du sujet et l’éthique du savoir pour éviter que cette dernière ne se transforme en éthique de la normalité.

L’autre risque est que la souffrance du sujet prenne le pas sur l’intérêt pour le symptôme, avec un enlisement de l’éthique de la recherche dans l’éthique du sujet. L’empathie pour la souffrance entrave alors complètement les objectifs de la recherche et masque l’idée que le symptôme est une création pour trouver un aménagement à la souffrance.

Daniel Marcelli souligne ensuite que les recherches évacuent le sujet singulier, car le « vrai » serait du côté du nombre. Les rencontres avec les patients, les histoires cliniques qui nous donnent tant à penser ne permettent plus d'élaborer des concepts validés scientifiquement. Pourtant, dans le champ de la santé mentale, ce sont bien les récits des patients qui stimulent l'appareil psychique des soignants, qui mettent en route leur curiosité intellectuelle et leur désir de comprendre. Les théories psychanalytiques se sont méticuleusement construites sur ce qui se dégageait de commun et de différent dans les histoires singulières des patients. Les notions sont constituées de ces liens inextricables entre ce que la pensée du soignant fabrique à partir de ce que produit le psychisme du patient. Et c’est pourquoi l’on ne peut séparer l’éthique du savoir de l’éthique du sujet.

Finalement, si ces deux éthiques ne sont pas facilement superposables, comme l’écrit Bernard Golse, c’est parce que les soignants doivent les faire tenir ensemble comme dans un jeu du tir à la corde sans gagnant… avec l’idée de garder la tension entre les deux équipes sans jamais chercher à faire chuter l’une ou l’autre !

La réflexion autour de cette problématique continue, comme le montre le programme de la journée doctorale du PCPP, « L’éthique à l’épreuve de la pensée psychanalytique » qui aura lieu le 24 septembre 2022.

👉Anne Brisson, le 19 septembre 2022, pour l’association Cerep-Phymentin

 

►►La capacité à développer un questionnement éthique est un sujet qui sera évalué lors de l’évaluation des établissements médico-sociaux. Anaïs Coudrin, directrice générale adjointe de Cerep-Phymentin - Septembre 2022

Plus précisément, sur le volet éthique, les attentes sont : la formation des professionnels et le partage en équipe sur les questionnements éthiques à partir de situations vécues dans l’accompagnement de la personne. Les évaluateurs vérifieront dans le dossier usager la trace de ce questionnement propres à son accompagnement. Première publication par la HAS du référentiel national pour évaluer la qualité dans le social et le médico-social (2022) : consulter le document.

 

Autoportrait d'Anne Brisson, nouvellement venue chez nous : un autre regard porté sur nos activités et la promesse d'échanges fructueux...

Anne Brisson, psychologue depuis toujours ou presque !...

A 16 ans, je tombe sur Freud, au programme du cours de philosophie. La découverte de l'inconscient, du mien et de celui des autres, bouleverse complètement mes représentations du monde et ouvre des trouées intelligibles dans le brouillard qui m'enveloppe. Je suis aussi impressionnée par l'homme, Freud, qui n'hésite pas à dévoiler sa vie psychique, ses souvenirs, ses rêves, ses actes manqués, ses pensées inavouables, pour expliquer comment se construit et se remanie sans cesse sa théorie.

Les études de psychologie sont une évidence, à Paris 7 pour son orientation psychanalytique assumée. Diplômée à 22 ans, avec quelques heures de stages pour toute expérience clinique, je ne me sens pas très aguerrie pour trouver un poste en institution.

Mais de nombreuses fées, tous genres confondus, se sont penchées sur le berceau du bébé psychologue : je commence à travailler pour l'association À l'aube de la vie (Serge Lebovici et Bernard Golse), puis Carnet Psy (Manuelle Missonnier) et le Bulletin de la Waimh francophone. Après quatre années dans l'édition et mon installation en libéral, mon expérience institutionnelle débute à la Guidance infantile telle qu'elle a été façonnée par Michel Soulé et son équipe. Le dialogue entre clinique et théorie est un flux permanent, tandis que l'élaboration circule, non sans conflit, mais sans barrage au sein de cette équipe pluridisciplinaire. Les références théoriques tricotées avec les éléments cliniques et l'ouverture sur les recherches actuelles font socle.

Quand on a la chance de travailler dans un service aussi vivant et créatif, on y reste le plus longtemps possible, jusqu'à ce que les remaniements administratifs et les transformations du soin en psychiatrie par les nouvelles formes de management rendent l'engagement clinique intenable. 

Partie vers d'autres territoires institutionnels, l'opportunité de participer au comité de rédaction du Cerep-Phymentin me permet de retrouver le socle et de construire de nouvelles pistes de réflexion.
Avant de conclure, je partage avec vous cette proposition de Sameroff et Emde (psychiatres et chercheurs) qui me semble intéressante pour toute forme de travail en commun : « Notre stratégie de consensus nous a procuré certains avantages, mais elle comportait aussi des inconvénients parmi lesquels l'influence potentielle et excessive de la pression sociale en faveur d'un accord. Pour contrer cette tendance, nous avons été très attentifs à ne pas passer sous silence nos divergences d'opinion » (Les troubles des relations précoces, Paris, PUF, 1993). C'est dans cet esprit que j'espère contribuer à préserver et faire vivre des espaces de pensée et des groupes de travail qui peuvent encore s'exprimer librement.

👉Anne Brisson, le 20 juin 2022, pour l’association Cerep-Phymentin

Quelques livres qui ont marqué ma formation universitaire et dont les titres à eux seuls sont des invitations à la réflexion :

  • Psychopathologie de la vie quotidienne, S. Freud
  • Jeu et réalité : l’espace potentiel, D. Winnicott
  • L’amour et la haine, M. Klein et J. Rivière
  • L’effort pour rendre l’autre fou, H. Searles
  • Plaidoyer pour une certaine anormalité, J. McDougall
  • Le moi-peau, D. Anzieu
  • Fantômes dans la chambre d’enfants, S. Fraiberg