Comité rédactionnel

27/01/2026

Trouver la boussole des émotions

Écrire sur les émotions, le projet me plonge dans un sentiment océanique d’embarras, je sens que je vais barboter en eaux troubles.

Trouver la boussole des émotions

Que vais-je faire de ce concept sans contour, dont le point de départ est insaisissable et qui circule aussi bien dans le psychisme que dans le corps ?

Comment naissent les émotions, sont-elles innées ou acquises, est-ce qu’elles viennent au fœtus en même temps que se constitue son âme, dès la vie intra-utérine ? Sont-elles transformées au cours du développement, deviennent-elles matures au même rythme que le sujet dans son entier ?

Pourquoi sont-elles parfois contenues, réprimées, débordantes, fluides ou ajustées ? Le langage peut-il les exprimer avec justesse ou bien les approcher en tâtonnant ? Pourquoi faudrait-il les gérer, les réguler, les modérer, les contenir, ne pas se laisser envahir ou parasiter par elles ? D’où vient leur intensité et pourrait-on la mesurer, avec des échelles comme celles que l’on utilise pour évaluer la douleur ?

Revenons aux sources étymologiques : le mot émotion vient du verbe français « émouvoir », lui‑même issu du latin emovere (ex- « hors de » et movere « mouvoir »), avec l’idée de « mettre en mouvement, faire sortir de soi ».

Le mot désigne donc le mouvement de l’intérieur du sujet vers l’extérieur, avant même de nommer la chose qui se déplace ainsi.

La psychologie contemporaine propose une liste communément admise. Il existerait 6 émotions universelles de base, des émotions fondamentales qui serviraient de socle à des émotions décrites comme « secondaires » ou « complexes ». Joie, tristesse, peur, colère, surprise et dégoût.

Certains ajoutent la confiance et l’anticipation pour arriver à 8 émotions de base comme dans le modèle de Plutchik (1980) qui les décrit comme des réponses adaptatives nécessaires à la survie.

Dans ce modèle, deux émotions primaires peuvent se combiner pour engendrer une émotion complexe. Par exemple, la colère associée au dégoût produit l’hostilité, tandis que l’anticipation associée à la confiance forme l’espoir.

Les travaux les plus récents montrent que l’expérience émotionnelle est bien plus subtile et nuancée que ce que peuvent mettre en lumière quelques catégories.

Cowen et Keltner (2017) ont ainsi identifié 27 « familles d’émotions » : admiration, adoration, appréciation esthétique, amusement, colère, anxiété, émerveillement, malaise, ennui, calme, confusion, envie, dégoût, douleur empathique, enchantement, excitation, crainte, horreur, intérêt, joie, nostalgie, soulagement, romance, tristesse, satisfaction, désir sexuel et surprise.

Dans la langue française il y aurait 1000 termes pour parler des émotions, mais dans le fond les listes varient selon la théorie choisie (neurocognitive, évolutionniste, phénoménologique ou linguistique).

On distingue d’ailleurs les modèles « courts », qui décrivent des programmes émotionnels biologiquement ancrés avec des expressions universelles et des modèles « longs » qui s’intéressent à la diversité des états affectifs tels qu’ils sont nommés et vécus.

Je fais le choix des théories philosophiques.

De nombreux auteurs ont travaillé sur les émotions, les relations qu’elles entretiennent avec la pensée dite rationnelle et le rôle qu’elles jouent dans la façon dont un sujet habite le monde. René Descartes a écrit sur ces thèmes un traité intitulé Les passions de l’âme (1646).

Ce qu’il appelle « passions » sont l’équivalent des émotions qu’il décrit comme des mouvements de l’âme liées au corps. Ce sont « perceptions, des sentiments ou des émotions de l’âme, qu’on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits animaux ».

Par « esprits animaux », Descartes désigne les fluides qui circulent dans les nerfs, véhiculent l’action du corps sur l’âme et produisent les émotions perçues. Il en analyse minutieusement les effets physiologiques : la joie vivifie le cœur et élargit le sang tandis que la tristesse l’affaiblit.

La peur ou la colère provoquent des tensions musculaires et des bouleversements cardiaques. Les passions sont alors des forces brutes, non transformées par la pensée et qu’il faut maîtriser par la raison.

Pour Descartes, comme pour les autres chercheurs qui s’intéressent aux émotions, les passions sont des repères nécessaires pour vivre dans le monde. Elles nous aident à apprécier le bien, à fuir les dangers, à aimer autrui. Mais elles peuvent aussi nous tromper et nous rendre esclaves si la raison ne les régule pas. Maîtriser les passions donc, apprendre à bien les conduire, par « la connaissance de leurs causes et l’exercice de la volonté ».

Mentionnons Aristote qui dans son Ethique à Nicomaque présente les émotions comme des éléments à réguler pour atteindre la vertu et l’équilibre moral. Les passions sont des modifications de l’âme qui altèrent la manière dont on juge, pense et agit, elles sont directement liées à des modifications corporelles et se situent au cœur de la relation de l’âme au corps.

Pour Aristote, la vertu morale consiste à trouver le juste milieu entre deux excès dans les émotions car elles sont des forces réelles qui orientent l’action. Ainsi la colère est un mouvement naturel, mais il faut être courageux et non insensible ou emporté, pour être capable de colère au bon moment, contre la bonne personne, pour la bonne cause et dans la bonne mesure ! Tout simplement…

A la différence des stoïciens qui proposeront après Aristote d’étouffer les émotions, il s’agit de les maîtriser par l’éducation. Le théâtre tragique, par les représentations, qu’il élabore produit chez les spectateurs la catharsis d’émotions intenses telles que la pitié et la terreur.

Assister à la chute d’un héros noble, coupable et victime à la fois, éveille simultanément pitié (pour le malheur qui frappe un être semblable) et terreur (par identification à ce qui pourrait advenir). La catharsis est considérée comme thérapeutique car elle permet l’évacuation des excès d’émotions nocives et le rétablissement de l’équilibre psychique.

David Hume défend pour sa part une approche « sentimentaliste » en raison du rôle très important qu’il attribue aux passions et émotions dans la morale et l’action humaine. Hume distingue deux sortes de perceptions de l’esprit : les impressions immédiates et les idées, copies affaiblies de ces impressions.

Les impressions se partagent en deux catégories : les impressions de sensation et les impressions de réflexion qui contiennent les passions et émotions. Les émotions sont des impressions de réflexion parce qu’elles découlent non pas directement de l’expérience sensible, mais de la manière dont l’esprit réagit à des idées : par exemple, la perspective d’un plaisir à venir évoque une inclination et la crainte d’un malheur s’accompagne d’une impression de peur.

Pour Hume, l’émotion est une réalité mentale brute, immédiate et plus puissante que les idées et les raisonnements. Elle est source d’énergie et détermine la volonté. La raison n’intervient que pour indiquer les moyens et les conséquences d’un désir, mais elle ne peut créer le désir lui-même. Hume met en avant le « sentiment du bien » et « du mal », mais aussi la « sympathie » qu’il décrit comme une tendance naturelle à sentir avec autrui, à partager les passions.

La place des émotions chez Hume est directement liée à la sociabilité de l’homme et à la possibilité d’une morale commune, fondée sur la résonance affective entre les individus.

Enfin, Jean-Paul Sartre, dans son Esquisse d’une théorie des émotions, les définit comme une manière pour la conscience de transformer sa relation au monde.

Les émotions ne sont pas des états du corps ou des dérèglements de la conscience, mais des modes de transformation active du monde par la conscience. Elles jouent un rôle central dans la constitution de notre rapport au réel et à la liberté. Au diable la psychopathologie et vive la phénoménologie !

L’émotion n’est pas un trouble ni un débordement, mais une boussole : elle est une manière pour la conscience de voir, d’être au monde et de naviguer à l’intérieur. L’émotion n’est pas une simple réaction, mais un moyen de sortir du monde rationnel pour entrer dans un monde plus facilement manipulable, où l’affect remplace l’action efficace.

Pour Sartre, l’émotion est une « conduite d’évasion » qui apparaît quand la conscience est en impasse, lorsqu’elle ne peut plus agir efficacement dans le monde ou qu’elle ne supporte plus la pression de la réalité. Cette fuite est une conduite choisie, un mode d’existence de la liberté. L’émotion n’est pas une perte de la liberté, mais plutôt comme une manière de la vivre dans l’impuissance.

La clinique introduit un autre regard et ouvre d’autres pistes de réflexion, notamment par l’exploration des émotions chez le bébé et l’enfant.

Pour Daniel Stern, psychologue américain, professeur et théoricien du développement, les émotions sont d’abord une forme de mouvement qui se déploie dans le temps, avec une montée, un plateau, une décroissance, une accélération ou un ralentissement. Il parle de « formes de vitalité » pour désigner les qualités dynamiques de ces mouvements (exploser, se faner, s’étirer, s’effondrer, rebondir) qui traversent de multiples domaines : les mouvements du corps, la voix, la musique, le vécu affectif, les interactions, la pensée.

Avec les affects de vitalité, Stern met l’accent sur les « façons dont ça se passe » plutôt que sur les contenus émotionnels. Il décrit ainsi, et de manière très poétique, « la curiosité progressive », « le pleur qui monte en intensité », « la plainte qui s’étire », « l’élan joyeux », « la succion avide » suivie de la « succion apaisante ».

Lire Stern, se laisser traverser par ses mots et ce qu’ils manifestent, permet de ressentir son incroyable capacité à comprendre les états émotionnels du bébé et d’imaginer sa sensibilité de psychothérapeute quelque soit l’âge du patient qu’il accompagne.

Observer les bébés, se laisser traverser par leurs émotions, les décoder, les traduire, les nommer pour eux en attendant qu’ils s’emparent du langage. Devenir un adulte qui n’évite ni ses émotions ni celles des autres, qui n’en a pas peur, qui peut les raconter, les partager, les transformer.

Observer les bébés pour devenir un soignant qui met sa sensibilité au service de son élaboration des émotions de l’autre. Repérer une colère qui explose puis s’effondre ou une tristesse qui s’étire sans fin permet de saisir des schémas corporels et relationnels anciens, souvent inscrits avant la parole.

Maintenir avec Hume la sympathie comme garantie de sociabilité, créer avec Aristote des espaces de catharsis pour vivre et équilibrer les émotions les plus intenses, utiliser ses passions avec Descartes comme des repères en transformant leur force brute par la raison, et donner avec Sartre aux émotions la valeur d’une boussole pour naviguer dans le monde. Que de grandes résolutions pour ce mois de janvier !

Je reprends à Stern ses formules issues d’une observation très fine des bébés, mais qui décrit avec justesse ce que je ressens face à la situation de notre monde en ce début d’année : je suis dans « la plainte qui s’étire » mais grâce à « l’émerveillement qui se déploie » je n’ai pas encore renoncé à « l’élan joyeux » !

Anne Brisson Psychologue clinicienne Psychanalyste En libéral et en institution