Un bilan des acquis nécessaire
S’attarder sur le descriptif des étapes évoquées précédemment est une démarche essentielle, car lors d’une consultation avec un médecin, des questions précises seront posées aux parents afin de vérifier que l’enfant est bien passé par différents stades témoignant d’acquis successifs :
- Sur le plan psychomoteur : la coordination main-bouche ?
- Au niveau des praxies (activités gestuelles différenciées et coordonnées) : la succion-déglutition puis la gestion de la cuillère, enfin, le fait de croquer et de mâcher des petits morceaux ?
- Au niveau sensoriel : vue, odeur, toucher en lien avec l’alimentation ?
- Sur le plan relationnel : le développement autour du nourrissage ?
Si l’approche pluridisciplinaire est impérative, je vous propose aujourd’hui, parents et professionnels non spécialistes des troubles de l’oralité alimentaire mais concernés par le sujet, d’aborder ce sujet sous l’angle relationnel afin d’apporter un éclairage autre, permettant d’envisager ce qui se « joue » dans ces troubles et de comprendre de la sorte ce qu’ils peuvent aussi manifester de façon muette.
Que nous parlions du tout-petit, du jeune enfant ou de l’adolescent, il nous faudra remonter aux origines et se munir d’un petit bagage théorique, passant en revue quelques notions nous ouvrant bien des voies.
« Il faut en fait trouver un sens au symptôme de l’enfant : qu’est-il en train de dire en ne mangeant pas, en mangeant de cette façon-là, ou en refusant tel aliment ou pas ? C’est en cela où l’approche psychanalytique est indispensable. » Charlotte ULLMO, psychologue clinicienne
Lien et alimentation : notions utiles
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La théorie de l’étayage selon Freud : besoins de se nourrir et besoins affectifs
Si l’enfant tête d’abord pour se nourrir, très vite quelque chose de plus se passe. Selon Bernard Golse, ancien chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades « Ceci revient à dire que le bébé boit d’abord pour se nourrir, pour absorber les calories nécessaires à sa survie, mais que très rapidement, il va découvrir, lors des premières tétées, une série de plaisirs connexes, de plaisirs en prime, de plaisirs de surcroît parmi lesquels la voix de sa mère, l’odeur de sa mère, le toucher de sa mère, le holding de sa mère… ».1
En résumé, si le bébé a besoin de la présence d’un corps et de quelqu’un l’aidant à s’alimenter, il découvre vite le plaisir lié au nourrissage, à la présence de l’autre, à la relation en train de s’instaurer.
Véronique ABADIE, médecin pédiatre, dans le Service de pédiatrie générale de l’Hôpital Necker-Enfants Malades nous précise quant à elle, qu’« Au cours de l’oralité primaire, l’enfant est essentiellement soumis à des afférences sensorielles lui permettant d’alterner les phases de plaisir et de déplaisir. Le rôle de la mère est essentiellement de répondre à ce besoin physique. Elle se construit en tant que mère nourricière dans la satisfaction qu’elle provoque chez son bébé grâce au remplissage alimentaire, sensoriel et affectif qui fait suite à la sensation aiguë de manque. De son côté, le nourrisson investit sa sphère oro-digestive comme un lieu de plaisir, de découverte multi-sensorielle et progressivement d’échanges. » 2
Pour Charlotte U. « L’idée principale à retenir est l’existence d’une vie psychique, d’une vie interne et qui est animée par la pulsion, la libido, quelque chose de l’ordre de l’excitation qui a une source corporelle et psychique et qui trouve son origine dans quelque chose autour de l’oralité. »
On songe aussi à cette expérience menée par Frédéric II de Hohenstaufen isolant 6 bébés, alimentés par des nourrices, sans la moindre communication humaine dans le but de déterminer s’il y avait une langue naturelle innée. Les enfants moururent.
Force est de constater, comme le souligne Emmanuelle S. que :
« Sans affect, il y a un manque. » et c’est la vie qui est menacée car c’est le lien qui est rompu.
- La bouche : une zone entre le dedans et le dehors, entre toi et moi
Si la bouche permet avant tout de tracer un axe médian créant une coordination du côté droit et du côté gauche et sert à l’alimentation, on ne peut la réduire elle aussi à cette simple fonction. Elle fait un pont entre le développement corporel et psychique. Assurant un contact avec la mère, elle participe activement à l’élaboration de la psyché de l’enfant. « Quand la mère donne le sein à son enfant, fait remarquer Bernard Golse, elle lui donne en effet à téter du lait qui le nourrit, certes, sur le plan calorique mais, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non et qu’elle l’accepte ou non, rien ne peut faire que son sein ne soit aussi investi par elle comme un organe hautement érotisé dans le cadre de sa vie de femme. Dès lors, la bouche de l’enfant et, partant, toute son oralité, vont ainsi concourir à l’édification de son système pulsionnel mais ceci, fondamentalement, dans le champ de sa relation à autrui. » 1
- Troubles alimentaires et enjeu narcissique pour les parents
Que signifie d’abord le terme « narcissique » ? En psychanalyse, il constitue une dimension importante et normale du développement de la personne permettant à l’individu d’acquérir estime de soi, autonomie, assurance, capacité d’entreprendre et possibilité d’investir en confiance de nouveaux objets.
Rapporté aux troubles alimentaires de leur enfant, cela signifie que les parents peuvent se sentir incapables, défaillants « en particulier pour la mère, ajoute Emmanuelle, dans un sens comme dans un autre d’ailleurs, car il y a aussi des mères qui gavent leur bébé sans se rendre compte qu’elles ne prennent plus en compte les besoins de l’enfant qui ne reçoit plus que de l’alimentation calorique mais rien d’autre de sa mère.
L’enfant se remplit mais n’intériorise plus. » Mis à mal, le lien renvoie à une souffrance de part et d’autre. Mais la mère n’est pas la seule concernée : trop souvent mise sous les feux des projecteurs dans le cadre des troubles de l’oralité alimentaire, elle partage aussi cette difficulté avec le père nourricier, donnant le biberon et impliqué dans ces jeux relationnels.
- L’anorexie d’opposition : c’est moi le plus fort !
En place autour du huitième mois, cette fausse appellation (qui n’a rien à voir avec l’anorexie) aussi nommée « caprice » par nombre de parents, permet à l’enfant, via le canal de l’alimentation – vecteur de la relation, de se positionner.
A la crèche ou avec la nourrice, les repas se déroulent sans difficulté mais surgissent à la maison : les repas sont interminables, la nourriture fuse, les pleurs se répandent. Nous sommes alors au cœur de la relation et de l’opposition « pour que l’enfant pose son propre désir à lui, comme le désir de toute-puissance. » indique Emmanuelle S.
C’est dire et réaffirmer que l’alimentation est une vraie ficelle permettant de rencontrer, de solliciter celui donnant à manger, sans que les mots ne sortent de la bouche pour lui signifier qu’on a des choses à dire.