Les philosophes, comme Hobbes par exemple, décrivent une société « à l’état de nature » comme une « guerre de tous contre tous » où l’absence de lois mène à la violence généralisée.
Ce qui légitime la désignation d’un chef, d’une structure étatique et la construction d’institutions pour produire des règles et garantir la survie collective. Dans Le contrat social, Rousseau explique que les hommes renoncent à une liberté sauvage pour une liberté civile encadrée par la volonté générale qui fixe des normes communes. Les chercheurs en psychanalyse vont dans le même sens.
Dans Malaise dans la civilisation, Freud raconte que la société exige la répression des pulsions, notamment sexuelles et agressives, au moyen d’un certain nombre d’interdits, pour éviter la régression vers la barbarie.
Pour Lacan, « le Nom du père » et la loi symbolique organisent le désir et le lien social, car une communauté ne peut se constituer sans une structure prohibitive. Les interdits sont comme des matériaux de construction pour façonner un cadre qui contient et protège.
Certaines sociétés ancestrales, comme celle des Inuits, fonctionnent sans état central, mais avec des coutumes et des tabous stricts qui permettent de réguler les conflits.
Pour préciser le sens et la portée des mots, on peut dire que « règle », « interdit » et « interdiction » s’articulent dans le droit et la société, car la règle fonde l’ordre, l’interdit le protège par prohibition et l’interdiction l’applique contextuellement.
Cette « trinité » est aussi très importante à plus petite échelle pour le développement des enfants. Même si l’on peut débattre sur la forme et la tonalité émotionnelle que les adultes utilisent pour énoncer règles, interdits et interdictions, tout le monde s’accorde sur leur nécessité.
Ce qui devient problématique, c’est quand cette trinité est détournée de ses objectifs et déformée par le psychisme de celui qui la met en œuvre. Les enfants font alors face à des figures parentales incarnant une autorité pervertie qui produit des injonctions paradoxales.
L’œuvre de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, illustre très bien ces relations qui peuvent être distordues entre l’enfant et l’autorité.
La notion d’interdiction joue un rôle central dans ce récit qui dénonce l’absurdité des règles sociales et autoritaires. L’interdiction structure les interactions d’Alice avec un monde régi par des commandements arbitraires et souvent violents, qui pour Lewis Carroll évoquait le pouvoir victorien qu’il souhaitait critiquer.
Tout au long de son périple, Alice ne rencontre que des règles absurdes et une autorité tyrannique. La Reine de Cœur répète en boucle « Qu’on lui coupe la tête ! », une interdiction immédiate et disproportionnée appliquée à la moindre offense.
Le Roi invoque la Règle 42, « toutes les personnes mesurant plus d’un kilomètre de haut doivent quitter le tribunal », une loi grotesque qui vise Alice sans fondement logique.
Tous ces interdits parodient les conventions rigides de la société adulte, où l’autorité peut imposer des limites arbitraires. Face à cette folie autoritaire, Alice se rebelle et refuse systématiquement ces interdictions.
Elle conteste le verdict du procès avant qu’il ne soit prononcé et précise : « je ne crois pas qu’il y ait une once de sens là-dedans ». Son opposition culmine quand elle lance à la reine « bla bla bla n’importe quoi ! », ce qui défie ouvertement l’ordre établi et dévoile sa quête d’autonomie face aux tabous imposés.
La résistance d’Alice met en lumière le conflit entre l’enfance (et sa curiosité irrépressible pour les expériences) et les normes répressives du monde adulte. Dans une perspective psychanalytique, les interdictions évoquent les tabous et l’intériorisation du « non » parental, tandis que les pulsions de l’enfant persistent via le rêve ou le jeu, comme le montre le voyage onirique d’Alice.
Dans le récit de Carroll, la Reine de Cœur est une figure de fureur arbitraire et aveugle, elle condamne à mort à la moindre contrariété, sans réel motif ni procédure. Elle règne en monarque absolu, colérique et tyrannique, et ordonne de couper la tête de ceux qui l’ont simplement irritée ou ont blessé son amour‑propre.
Avec Alice qui tient bon devant elle, la contredit, dérange le jeu ou révèle l’absurdité du procès, la Reine réagit par ce réflexe de la décapitation comme solution immédiate pour faire taire la critique et la contestation.
Symboliquement, on peut dire qu’elle incarne la toute‑puissance capricieuse de l’adulte ou du pouvoir : au pays des Merveilles, la loi n’est plus un cadre rationnel et sécurisant, c’est le simple désir de la Reine, et décapiter devient le signe caricatural de cette violence autoritaire qui vise à détruire l’autonomie de penser de l’autre.
« Qu’on leur coupe la tête » est une phrase qui résonne aussi dans la réalité des institutions de soins et que j’ai entendue à plusieurs reprises dans le récit de collègues confrontés de près ou de loin à une nouvelle forme de management autoritaire en psychiatrie.
Comptabilité des actes, codification, quantification du temps accordé aux soins, évaluation des listes d’attente, restriction des temps de réunion et de supervision. On compte, on évalue, on mesure, on maîtrise, on contrôle, on surveille, et pour cela l’action prend le pas sur la pensée.
Interdire de penser est une façon plus civilisée et moderne de couper la tête de ceux qui voudraient encore réfléchir, échanger, élaborer ensemble.
La pensée devient dangereuse dès que ceux qui dirigent et incarnent le pouvoir craignent la remise en question de l’ordre établi, mais aussi pour les individus dociles qui ne souhaitent pas changer leur conformité routinière.
Je vais ici inviter trois chercheurs d’horizon différent : Arendt, Milgram et Dejours.
Pour Arendt, le fait de penser est intrinsèquement subversif car cela dissout les dogmes et les critères moraux préétablis. La pensée libre empêche l’obéissance aveugle et dévoile les absurdités du système dans les régimes totalitaires.
Dans les recherches expérimentales de Milgram, la pensée devient dangereuse pour l’exécutant ordinaire car elle active le jugement moral face à l’autorité et ouvre la voie à la désobéissance et au conflit interne.
Dejours, en développant la psychodynamique du travail, montre que penser menace les stratégies de défense contre la souffrance institutionnelle et force à affronter l’injustice plutôt que de s’y soumettre passivement.
Dejours décrit en effet comment l’organisation du travail peut exiger des actes que le sujet réprouve moralement, ce qui engendre une « souffrance éthique ». Dans certaines institutions pourtant dédiées aux soins psychiques, il existe des méthodes de travail qui imposent de « faire » au mépris du sens et qui conduisent à des défenses collectives qui ressemblent à une « interdiction de penser » ce que l’on fait réellement.
L’interdiction des théories et techniques issues de la psychanalyse n’est pas encore en vigueur, mais certains y ont pensé, plusieurs textes et tentatives vont dans le sens d’une marginalisation ou d’une exclusion, surtout dans le cadre du financement public.
Environ 93 députés ont déposé une proposition de résolution visant à interdire les pratiques psychanalytiques dans la prise en charge de l’autisme (résolution finalement rejetée par l’Assemblée nationale). L’amendement sénatorial n°159 a proposé, à compter du 1ᵉʳ janvier 2026, de mettre fin au remboursement par l’Assurance maladie de « tout soin, acte et prestation se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ».
L’argumentaire invoquait l’absence de « validation scientifique » par la Haute Autorité de Santé. Des sociétés savantes, syndicats de psychiatres et associations psychanalytiques ont dénoncé ce texte comme une attaque contre la psychiatrie et une tentative d’imposer une « psychothérapie d’État » en excluant un « champ théorique entier » du remboursement.
Concrètement, pour les institutions de soin, cela pourrait représenter une pression pour se conformer à des approches dites « fondées sur les preuves » et le refus de financer des postes ou des formations psychanalytiques, afin de limiter leur présence dans les dispositifs labellisés.
L’interdiction de penser est une stratégie implicite de management qui vise à neutraliser le jugement critique des personnes pour assurer obéissance, conformité et contrôle des comportements.
Cette stratégie se déploie insidieusement par la prescription de procédures et l’injonction à appliquer sans discuter certaines techniques. C’est vraiment tout l’inverse de ce qui est nécessaire pour le soin psychique : faire, s’empêcher de personnaliser les soins, ne pas trop penser…
A la suite d’Alice au pays des merveilles, je refuse qu’on me coupe la tête et j’aimerais interdire l’« obéissance institutionnalisée » ! Dans son travail d’analyse de la banalité du mal, Arendt explique comment l’absence de pensée et de jugement conduit l’individu à accomplir des actes graves « sans y penser ».
A l’inverse, c’est précisément l’exercice de la pensée et du jugement qui peut faire barrage au mal dans des systèmes où les normes environnantes se sont effondrées ou inversées.
Soigner psychiquement les enfants, c’est les accompagner dans leur maturation cognitive et psychoaffective pour leur donner la liberté de penser et de faire des choix : la mission devient difficile si les soignants qui s’autorisent encore à penser finissent tous avec la tête coupée…