Je vais vous raconter une histoire. Une histoire de recherche, de déplacements répétés, de mots entendus trop souvent.
Une histoire pour parler du traumatisme vicariant, non pas comme un concept abstrait, mais comme une expérience qui s’installe sans bruit. Une histoire, surtout, pour dire ce que la mise en mots protège — et ce qui arrive quand elle manque.
Dans un passé proche, deux fois par mois, j’ai pris le train. Toujours le même horaire. Toujours la même destination : une ville de province dont le nom finit par se confondre avec la fonction : Le Lieu.
La ville est petite. Rurale. Bucolique, diraient certains. Des arbres, des maisons basses, une place centrale, un café où tout le monde se connaît. Ici, les regards s’attardent. Les corps sont repérés. On sent vite qu’on est de passage.
A chacun de ces passages, je me rends dans un lieu d’accueil de la protection de l’enfance, un lieu spécialisé dans l’accompagnement d’enfants victimes d’inceste.
Dès la première fois, quelque chose me serre. Un contraste violent entre le calme du paysage et ce qui s’y dit. Entre la douceur apparente des façades et la brutalité des récits recueillis à quelques rues de là.
Deux jours. Une nuit à l’hôtel. Un hôtel sans charme. Moquette épaisse. Lumière jaune. Silence trop dense. La nuit, aucun bruit. Pas de circulation. Pas de rumeur. Juste le souffle du chauffage et mes pensées qui tournent.
Au début, je crois que c’est la solitude. Puis je comprends que ce n’est pas ça. C’est ce que je ramène avec moi dans la chambre. Les mots entendus dans la journée. Les phrases d’enfants rapportées par les professionnel·les. Les gestes décrits, les silences, les répétitions, les trahisons ordinaires.
Je ne suis pas témoin direct. Je n’ai rien vu. Mais tout s’imprime.
Je viens pour travailler : observer, analyser, mettre en forme. Je mobilise mes outils, mon cadre, ma posture socio-clinique. Je suis à ma place, me dis-je. Et pourtant, au fil des déplacements, quelque chose se déplace en moi. Les mots s’infiltrent. Ils ne restent pas dans les salles de réunion. Ils traversent le trajet retour, s’installent dans le corps, surgissent au moment de s’endormir.
Je remarque une vigilance accrue. Un regard plus dur sur le monde. Une méfiance diffuse, sans objet précis. Je me surprends à scruter les interactions banales, à y chercher des failles, des indices, des dangers possibles. Le bucolique devient inquiétant. La campagne, étouffante. Le « tout le monde se connaît » résonne autrement : comme une promiscuité qui empêche de voir, de dire, de protéger.
Il m’a fallu du temps pour mettre un mot. Pas sur la fatigue. Pas sur l’usure.
Mais sur cette transformation silencieuse de mon rapport au monde : le traumatisme vicariant.
Non pas comme une pathologie, mais comme un effet du lien. L’effet d’une exposition répétée à la violence d’autrui, médiatisée par des récits, des analyses, des échanges professionnels.
Je n’étais pas envahie d’émotions spectaculaire s: pas de crise, Pas d’effondrement. Plutôt une lente modification de mes seuils de tolérance, de ma manière d’habiter les lieux, de faire confiance, de me reposer. Le traumatisme vicariant n’est pas un choc. C’est une sédimentation.
Ce que je vis là n’est pas une fragilité individuelle. C’est le revers discret du travail relationnel.
Ce travail qui exige d’écouter sans se détourner, de comprendre sans nier, de rester présent·e face à l’insoutenable. Ce que cette petite ville me fait, ce que cet hôtel me fait, ce que ces mots me font, parlent aussi des conditions dans lesquelles nous travaillons. Des espaces (ou de leur absence) pour déposer, partager, élaborer. De la reconnaissance – ou non – du coût émotionnel de ces engagements.
Écrire cette histoire, c’est déjà faire quelque chose du traumatisme vicariant. Le sortir du corps. Le remettre dans le langage. Le transformer en matériau de recherche, en objet pensable, partageable. Non pour s’en protéger totalement – c’est impossible – mais pour ne pas le laisser agir seul, dans l’ombre. Parce que, parfois, ce n’est pas le lieu qui fait froid dans le dos. C’est ce qu’il nous oblige à porter sans mots.
Longtemps, je me suis interrogée sur ce qui m’avait tant envahie dans cette recherche. Ce n’était pourtant ni ma première recherche en protection de l’enfance, ni ma première confrontation à l’inceste. J’avais déjà travaillé sur ces questions, entendu des récits similaires, traversé des terrains éprouvants. Alors pourquoi, cette fois-là, quelque chose débordait davantage ?
Ma première hypothèse a été celle de l’âge.
L’idée que, plus le temps passait, plus je vieillissais, moins je serais capable de travailler sur ces thématiques sans vaciller. Comme si l’endurance émotionnelle avait une date de péremption. Comme si certaines violences devenaient, avec les années, plus lourdes à porter.
Mais avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas cela qui avait changé. Ce qui avait profondément évolué, c’était mon rapport à la mise en mots, et surtout la place donnée à mon vécu dans le travail. Pendant longtemps, j’avais exercé et travaillé dans des cadres de soins institutionnels. Des lieux où la parole circulait entre collègues, où les affects pouvaient être déposés, repris, élaborés collectivement. Des espaces où ce que les situations faisaient à chacun·e n’était pas relégué au silence ou renvoyé à la sphère privée. Dans ces cadres-là, le traumatisme vicariant existait déjà. Mais il n’était pas solitaire.
Le fait de parler, de penser ensemble, de mettre en commun les résonances émotionnelles transformait profondément l’expérience. Les mots faisaient tiers. Ils empêchaient que les récits de violences, d’inceste, de transgression radicale des liens s’impriment directement dans les corps, sans médiation.
Dans cette recherche, au contraire, j’étais plus seule avec les mots entendus. Plus seule avec ce qu’ils produisaient en moi. Les récits circulaient, mais sans toujours trouver d’espaces institués pour être travaillés. Et c’est là que quelque chose s’est déplacé : les mots non partagés ont commencé à peser autrement, à s’infiltrer, à se loger dans le corps.
C’est alors que la question du traumatisme vicariant a pris sens pour moi.
Non comme une fragilité individuelle, mais comme un effet direct de l’absence de mise en mots collective. Mettre des mots n’est pas un supplément d’âme, ni un luxe. C’est une fonction de protection. Dire, écrire, analyser, ce n’est pas se décharger : c’est transformer une expérience brute en expérience élaborée. Les dispositifs institutionnels de soin – analyse des pratiques, supervision, espaces collectifs de pensée, recherche partagée – ne font pas disparaître l’exposition à la violence. Mais ils empêchent qu’elle soit portée seul·e. Ils instituent un tiers, un cadre, une temporalité qui protègent de l’isolement et de l’enkystement.
Ce que cette expérience m’a appris, finalement, c’est que ce ne sont pas seulement les violences rencontrées qui usent.
C’est l’absence d’espaces pour dire ce qu’elles nous font. Là où le parler entre collègues disparaît, le corps prend le relais. Et là où les mots manquent, le traumatisme vicariant trouve un terrain pour s’installer.