Le temps en institution
D’ailleurs est-ce que cette transformation n’aurait pas aussi pénétré nos institutions ?
Au fil de mes recherches en protection de l’enfance, en santé mentale et plus largement dans les institutions du social, je suis frappée par une confusion qui revient sans cesse lorsque l’on parle du temps, celle du manque de temps et celle du temps d’attente.
Manque de temps et temps d’attente
Est-ce que, comme moi, vous avez entendu, ou peut-être même fait partie, de ces professionnels qui déplorent un manque de temps ?
Je me souviens avoir souvent rêvé de journées de trente-six heures. Comme beaucoup, je pensais que le problème était quantitatif : plus de temps permettrait enfin de tout faire.
Puis j’ai commencé à me demander si la question n’était pas ailleurs. Et si nous ne manquions pas seulement de temps, mais aussi d’espaces pour l’habiter autrement ?
Attention à la réponse immédiate
Dans une société qui valorise la rentabilité, la performance et la réponse immédiate, un allant de soi serait d’affirmer que ce manque de temps est certainement lié à une mauvaise organisation : des réunions pas assez structurées, trop de temps à la machine à café, trop de discussions dans les couloirs.
Mais voyez-vous, j’ai été biberonnée aux soins institutionnels, à une culture professionnelle qui valorise la parole, les élaborations collectives et les détours de la pensée.
Alors j’ai du mal à croire que rationaliser toujours davantage soit la réponse au manque de temps.
Je crois plutôt que nous ne parlons pas du même temps.
Prendre le temps de l’analyse des situations
Je me souviens d’un groupe d’analyse des pratiques où une éducatrice racontait sa rencontre avec une mère qu’elle décrivait comme « fuyante », « peu investie »,
« impossible à mobiliser ».
Au départ, le récit semblait presque évident. Puis les collègues ont commencé à poser des questions. Une autre professionnelle a fait le lien avec une précédente intervention institutionnelle particulièrement violente vécue par cette mère.
Une troisième a rappelé les multiples déménagements de la famille. Peu à peu, ce qui apparaissait comme un manque d’implication a commencé à être lu autrement.
À la fin de l’échange, aucune décision nouvelle n’avait été prise. Aucun protocole n’avait été construit. Rien de directement opérationnel n’avait été produit. Et pourtant quelque chose avait changé. La situation n’était plus la même parce que le regard porté sur elle n’était plus le même.
Avec le temps, j’ai compris que ces moments sont au cœur même du travail relationnel. Ils sont souvent invisibles parce qu’ils ne produisent rien de mesurable immédiatement. Pourtant, ils transforment profondément la manière dont nous rencontrons l’autre.
Prendre le temps de penser ce qui est vécu
Au fil des années, je crois que c’est cela que j’ai appris à reconnaître dans les métiers de la relation : une part essentielle du travail consiste à penser ce qui est vécu. Non pas pour produire immédiatement une réponse, mais pour rendre les situations plus intelligibles.
Dans ma thèse sur les processus décisionnels en protection de l’enfance, j’avais été frappée par un constat récurrent.
Les décisions les plus ajustées n’étaient pas nécessairement celles prises le plus rapidement. Elles étaient souvent le résultat d’un travail collectif où plusieurs professionnels confrontaient leurs lectures d’une même situation. Chacun apportait un fragment de compréhension. Chacun mettait à l’épreuve les évidences de l’autre.
Les décisions émergeaient alors moins de certitudes que d’une élaboration collective de l’incertitude.
Créer les conditions pour prendre le temps
Je crois même aujourd’hui que l’une des premières fonctions des institutions n’est pas seulement de décider ou d’agir, mais de créer les conditions permettant de penser ensemble.
Les institutions dans lesquelles je me suis formée considéraient que parler du travail faisait partie du travail. Cela paraît presque évident lorsqu’on l’écrit ainsi. Pourtant, cette idée est aujourd’hui loin de faire consensus.
Lorsque des professionnels passent une heure à discuter d’une situation, certains y voient une perte de temps. D’autres y voient une condition de la qualité de l’accompagnement. Je fais partie de ceux qui pensent que l’action qui n’est plus pensée finit souvent par devenir une réaction.
J’ai retrouvé ce même phénomène dans d’autres recherches. Je pense notamment à cette recherche-action menée avec des professionnels de l’AEMO en Seine-Saint-Denis.
À l’origine, leur préoccupation portait sur l’augmentation des mesures en attente. Mais très vite, les temps de travail collectifs ont produit autre chose qu’une simple analyse des chiffres.
À quel moment une attente devient-elle problématique ? Une semaine ? Trois mois ? Six mois ? Cette question paraissait simple. Elle ne l’était pas.
Je garde le souvenir de ces échanges parce qu’ils illustrent ce que permet parfois le temps de réflexion. Non pas trouver immédiatement des solutions, mais complexifier le problème jusqu’à mieux comprendre ce qui est réellement en jeu.
Apprendre à s’ennuyer ensemble
Je me demande parfois si ce que nous avons progressivement perdu dans nos institutions n’est pas une certaine capacité à nous ennuyer ensemble.
Le mot peut surprendre. Dans le travail social, l’ennui est rarement valorisé. Pourtant, lorsque je repense aux espaces d’analyse des pratiques, aux réunions qui prenaient le temps d’explorer une situation sans objectif immédiat ou aux discussions informelles dans les couloirs, je me demande si une part de leur richesse ne résidait pas précisément dans cette suspension momentanée de l’urgence.
Car s’ennuyer, ce n’est pas ne rien faire. C’est parfois accepter de ne pas savoir tout de suite. Accepter de rester un moment avec une question sans chercher immédiatement une réponse. C’est supporter l’incertitude.
Or nos institutions semblent de plus en plus organisées pour lutter contre toute forme de vide. Chaque réunion doit produire une décision. Chaque échange doit déboucher sur un plan d’action. Chaque minute doit être utile. Comme si penser sans décider constituait une perte de temps.
Aujourd’hui, j’ai parfois le sentiment que ces espaces deviennent plus fragiles. Les professionnels eux-mêmes ne veulent plus toujours venir en analyse des pratiques parce qu’ils ont le sentiment que ce temps est pris sur leur charge de travail. Comme si l’élaboration était devenue un luxe.
Pourtant, dans les métiers de l’accompagnement, penser est déjà une forme d’action. C’est peut-être même une condition de l’action juste.
Mais il me semble tout aussi important de distinguer ce temps d’élaboration d’une autre forme de temps : celle de l’attente subie.
Car prendre le temps n’est pas attendre.
Cette distinction, je l’ai comprise avec force lors de la recherche menée sur les mesures d’AEMO en attente en Seine-Saint-Denis.
Derrière les tableaux statistiques se trouvaient des enfants et des familles qui avaient parfois attendu plusieurs mois avant de rencontrer le professionnel chargé de les accompagner.
Je me souviens particulièrement des paroles d’une éducatrice qui racontait la première rencontre avec une famille après plus d’une année d’attente. Les parents lui avaient simplement répondu : « Ce n’est pas maintenant qu’on a besoin de vous. »
Cette phrase m’a longtemps accompagnée. Parce qu’elle révèle une autre facette du temps institutionnel : celle où le retard ne permet plus de penser mais empêche de protéger.
Attention à ne plus répondre du tout
Autrement dit, l’attente ne produit pas seulement des effets sur les familles. Elle transforme les institutions elles-mêmes.
C’est pourquoi je crois aujourd’hui qu’il faut défendre simultanément deux formes de temps qui semblent contradictoires mais qui ne le sont pas : le temps nécessaire pour penser ensemble et le refus des délais qui empêchent d’agir.
Je repense souvent à cette famille qui disait à l’éducatrice : « Ce n’est pas maintenant qu’on a besoin de vous. ».
Cette phrase parle de protection de l’enfance. Mais elle pourrait tout aussi bien parler de nos institutions dans leur ensemble.
Car lorsque nous ne trouvons plus le temps de penser, nous risquons de répondre trop vite. Mais lorsque nous n’arrivons plus à agir à temps, nous risquons de ne plus répondre du tout.
Entre ces deux écueils existe un espace fragile : celui où l’on accepte de ralentir suffisamment pour comprendre, sans ralentir au point de laisser les personnes seules face à leurs difficultés.
Peut-être que le véritable défi de nos institutions n’est pas d’aller toujours plus vite. Peut-être est-il de retrouver la capacité de distinguer les temps qu’il faut accélérer de ceux qu’il faut absolument préserver.
Parce qu’il y a des attentes qui abandonnent. Et d’autres lenteurs qui soignent.
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Publications – Amélie Turlais (format APA)
Coordination de dossier de revue
- Euillet, S., Reimer, D., Turlais, A., & Knorth, E. (2018). Continuities and discontinuities in family foster care. International Journal of Child and Family Welfare, 18(1–2).
Chapitres d’ouvrages collectifs
- Barbarini, T., Béliard, A., Nakamura, E., Sartori, L., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2023). Attentes des professionnels scolaires et réponses des professionnels de la santé mentale face à l’agitation des enfants : une comparaison France/Brésil. In L. Caliman, Y. Cikon, & M. R. Prado Martin (Eds.), L’attention médicamentée. La Ritaline à l’école. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Articles dans des revues à comité de lecture
- Turlais, A., Béliard, A., Barbarini, T., Sartori, L., & Nakamura, E. (2025). Être un parent responsable : Quelles attentes des soignants en France et au Brésil ? Éducation, Santé et Société.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Turlais, A., & Faisca, E. (2022). Accueillir des enfants rapatriés de la zone irako-syrienne : Analyse des vécus et des pratiques des assistants familiaux français. *Revue internationale de l’éducation familiale, 49(1), 61–79.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Faisca, E., & Turlais, A. (2021). Emotions and involvement of foster carers preparing to welcome children arriving from war zones.
- Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Planche, M., & Turlais, A. (2019). Against the tide: Psychodynamic approaches to agitated childhood in France, between crisis and resistance. Saúde e Sociedade, 28 (1), 27–39.
- Turlais, A. (2017). Pour une production de connaissances scientifiques mobilisables dans la pratique de terrain : Quels types de dynamiques relationnelles entre chercheurs et praticiens ? Éducation et socialisation, 45. https://journals.openedition.org/edso/2616
Rapports de recherche
- Turlais, A., Lecaplain, P., Lyet, P., & Molina, Y. (2021). Identifier la pluralité du phénomène de violence institutionnelle en protection de l’enfance : Penser innovations ordinaires et réinventions institutionnelles. Rapport de recherche. ONPE
- Turlais, A. (2021). Les effets de l’attente lors d’une intervention d’Aide à Domicile en Milieu Ouvert. Rapport de recherche-action, Sauvegarde 93.
- Euillet, S., Ganne, C., & Turlais, A. (2019). L’évaluation des situations d’enfants confiés en famille d’accueil. Rapport de recherche, ANPF.
- Béliard, A., Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Mougel, S., Planche, M., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2018). Les sens de l’agitation chez l’enfant. Rapport pour l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP).
- Durning, P., & Turlais, A. (2011). *Pratiques et décision en A.E.M.O.* Rapport de recherche, ERISFER.