Comité rédactionnel

23/10/2026

Peurs inaudibles, violence incomprise

Quand la peur des jeunes n’est plus entendue : Peurs inaudibles, violence incomprise

Lorsque nous avons évoqué, en comité de rédaction, le sujet de la peur, il y a un mois, deux récits me sont d’emblée venus à l’esprit.

Peurs inaudibles, violence incomprise

Peurs inaudibles, violence incomprise[1]

Lorsque nous avons évoqué, en comité de rédaction, le sujet de la peur, il y a un mois, deux récits me sont d’emblée venus à l’esprit.

La veille, en échangeant avec des jeunes confié.e.s à l’aide sociale à l’enfance, vivant en maison d’enfants à caractère social (foyer), celleux-ci se posaient la question suivante : pourquoi, quand on fait une crise, les éducs appellent les pompiers ?

Quelques mois auparavant, le directeur de structures de protection de l’enfance accueillant « des situations complexes » de l’aide sociale à l’enfance – soit des enfants qui ont souvent eu des parcours faits de ruptures encore plus nombreuses que les autres, sans possibilité de se sentir dans un environnement stable et sécure permettant de grandir – s’interrogeait sur ces éducateurices qui ne sauraient pas faire la différence entre « crise » et « crise ». Soit entre une « crise » qu’il serait de leur rôle de gérer et une « crise » qui nécessiterait l’appel des pompiers.

Peur des débordements ? D’un verre balancé à table, d’une chaise renversée, de cris.

Peur de ces enfants ? Mais si les adultes qui ont pour mission de les protéger ont peur d’elles et d’eux, comment seront-ils et elles en sécurité ?

Il y a quelques années, j’avais fait une recherche sur les situations de violence dans un établissement de protection de l’enfance accueillant encore « des situations complexes ».

La recherche était une commande de l’institution. En analysant méthodiquement les phénomènes de violence qui s’étaient déroulés pendant 4 ans et qui avaient fait l’objet d’un signalement, j’avais réussi à noter certaines récurrences.

Les faits de violence se déroulaient souvent les lundis et les vendredis (avant et après le week-end, qui conduisait à un retour en famille ou à un retour en établissement de protection de l’enfance). Et les enfants les plus souvent auteurices ou victimes des situations de violence étaient souvent celles et ceux qui venaient d’arriver dans la structure ou qui allaient la quitter.

Ces situations de violence semblaient rendre complètement invisible ce que vivaient ces enfants : violence intrafamiliale, changements, orientations forcées, changements, stigmates, changements, poids du collectif, changements, turn-over des professionnel.le.s, changements, intérimaires, changements, nouveaux professionnel.le.s, changements, nouveaux camarades…

Mais ces peurs des enfants ont-elles été, à un moment, audibles ? Ont-elles été exprimées au bon moment, de la bonne manière pour être entendues ?

Depuis cette réflexion, il y a un mois, d’autres évènements sont arrivés. Il est aussi question d’enfants et de jeunes, il est aussi question de peur et de violence.

Dans les médias en boucle : ces jeunes qui font peur. Ces images de poubelles brûlées, de bâtiments incendiés.

Qui semblent rendre inaudibles les peurs à l’origine de ces mouvements – qui se déroulent d’ailleurs très majoritairement (rappelons-le) sans violence.

La peur de ne pas pouvoir étudier dans de bonnes conditions, de ne pas avoir le bac, de ne pas avoir de place en études supérieures, de ne pas pouvoir payer son loyer, de ne pas pouvoir se soigner, de ne pas avoir d’emploi, de ne pas avoir accès aux droits, cette peur de l’avenir.

Un avenir insécure, dans un contexte écologique et sanitaire particulièrement inquiétant. Un avenir insécure ou derrière les résultats PISA ce cache un système scolaire ségrégé qui ne fait qu’amplifier les inégalités.

Dans un contexte ou le mythe méritocratique continue de responsabiliser l’individu de sa réussite et de son échec sans semblant considérer de changer le système producteur de ces inégalités et les politique (la baisse du nombre d’enseignant.e.s, le nouveau bac, l’état de l’université française)[2].

Rappelons que depuis 25 ans, l’école publique a perdu plus de 56 000 postes d’enseignants (-7%) quand le privé sous contrat (financé à plus de 70% par l’argent public) n’en perdait que 2,6%.

Rappelons que la dépense publique pour un élève de milieu défavorisé est in fine plus faible que pour un élève de milieu favorisé[3].

Rappelons que la réforme du lycée et du bac et la possibilité de choisir n’a fait que profiter aux élèves les mieux informés et les plus favorisé, renforçant les inégalités[4].

Rappelons que depuis 10 ans, le budget par étudiant.e a baissé de 20%[5] et qu’à l’université le nombre de vacataires payé (au mieux) tous les 6 mois sont désormais majoritaires[6].

Ces données sont connues, elles sont produites par la Cours des comptes ou par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale.

Et pourtant.

Face à cet engagement massif des lycéen.ne.s, d’étudiant.e.s, une répression massive et presque immédiate, elle aussi, semble en contradiction avec une injonction faite à la jeunesse : « s’engager », « participer », s’intéresser à la chose publique et au politique.

Alors pourquoi des revendications aussi légitimes qu’« un paquet d’heures de cours non remplacées »[7], lorsqu’elles sont prononcées par des jeunes, dans la rue, ne sont pas entendues ? Alors même que ces revendications sont partagées par les enseignant.e.s, les équipes éducatives, les parents elleux-mêmes ?

Il est encore question de propositions de consultation. Alors que les revendications sont dans la rue, sur les pancartes, dans les slogans. Pourquoi sont-elles à ce point inaudibles ? Comment la « peur des débordements » peut-elle prendre le pas sur tout le reste et n’entendre aucune peur si grande, si partagée et si légitime ?

J’aimerai terminer cet article par une pancarte, croisée lors d’une manifestation place de la République : « Ne pas être en colère est un privilège ».

[1] L’autrice remercie Tara-Lou Iften et Benoît Sleiman, ses collègues, pour leurs échanges et leurs retours qui ont grandement nourri cette newsletter.

[2] Kerivel A. Mixité sociale et coopération : un projet pour l’école de demain, in Ce qui compte vraiment : un autre modèle social est possible, 2026, Bernard T. et Duverger T., Edition Le Bord de l’eau.

[3] Une différence qui s’explique, en partie par les effectifs des établissements (plus importants en milieu très urbain ou sont concentrés les REP et REP+) mais surtout par la part d’enseignants plus âgés, plus expérimentés[3] et plus diplômés (agrégés par exemple), beaucoup moins importante auprès des élèves en difficulté que des élèves favorisés Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, Géographie de l’Ecole 2021, n°13.

[4] Marie Duru-Bellat, Géraldine Farges, Agnès van Zanten, Sociologie de l’école, 6ème édition, Armand Colin, collection U. ISBN 978-2-200-63057-7.

[5] Piketty Thomas, «Des centaines de milliers de jeunes travaillent dur pour obtenir leur bac, mais rien n’est prévu pour les accueillir dans le supérieur », Le Monde 17 octobre 2026.

[6] Les vacataires de l’enseignement supérieures sont particulièrement précaires : souvent payé à la tâche et en deçà du SMIC, et surtout confronté à un retard systématique souvent de plusieurs mois

[7] L’expression est celle de l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra, lors de sa nomination, pour s’expliquer du fait d’avoir mis ses enfants dans une école privée connue dans le 6e arrondissement parisien.

Aude Kerivel Docteur en sociologie Directrice du LEPPI Chercheur associé au CEREV, université de Caen

Dernières publications de Aude Kerivel

  • Autour de leur « petite planète », Défaire les injonctions contradictoires de la protection de l’enfance, En mode mineur, revue Panthère Première, Numéro 10 automne 2025.
  • Enfance, éducation : le nécessaire changement de paradigme, France 2040, Fragments d’avenir sous la direction de Jacques Attali, Flammarion, 2025.
  • Protéger l’enfance, tenir notre promesse aux enfants, Flammarion, 2025.