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23/04/2026

Origine de la frustration, frustration des origines

Un écrit issu d’un atelier mené par Emma Laik (stagiaire psychologue), Alejandra Lecaros et Lucas Pascolini, psychologues, à l’occasion de la journée associative 2026 Cerep-Phymentin

L’USIS est fondée sur les bases de la psychothérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur, deux inventions du siècle passé qui ont soutenu la possibilité d’une psychiatrie à visage humain et dont la créativité a souvent œuvré de concert. USIS signifie Unité de Soins Intensifs du Soir. Le caractère intensif se comprend au vu du nombre important de soignants qui reçoivent les patients sur un temps court et pour ainsi dire « condensé », après la classe, de 16h30 à 18h30. L’institution accueille des enfants scolarisés dans le quartier, qui inquiètent les écoles par des manifestations psychopathologiques marquées notamment par le recours à l’agir et l’inhibition de la pensée.

Des enfants dont les capacités cognitives devraient permettre l’inscription dans une scolarité dite ordinaire mais qui sont entravés dans leur développement par des problématiques relationnelles et des troubles du comportement tels qu’il leur est très difficile d’être élèves dans une démarche active d’apprentissage. L’environnement groupal de l’école et de la classe, l’investissement du savoir et de la connaissance mais aussi les prémisses de la compétition sociale, la réussite et l’échec, sont sources d’angoisses qui mettent à mal l’apparente « adaptation » aux normes communes que les enfants peuvent présenter de prime abord. Des mécanismes de défense au caractère intempestif et disproportionné les rendent souvent à la limite du supportable, camouflant en quelque sorte leur demande dans une avalanche d’agitation qui tend à déborder les limites des adultes.

Origine de la frustration, frustration des origines

Dans un autre registre, l’inhibition de la pensée dans le domaine du savoir et la porosité aux excitations qui court-circuitent l’activité cognitive risquent de décourager même les pédagogues aux convictions les plus robustes 

Lucas Pascolini – Sur le plan relationnel comme sur le plan interne, ces traits psychopathologiques font gravement obstacle au développement subjectif et ont des effets de répétition qui peinent à trouver un chemin de symbolisation dans le cadre de l’école.

Pourtant, en favorisant le maintien dans un cursus scolaire classique, dans une démarche que l’on n’appelait pas encore « inclusive » à l’époque de sa création, l’USIS s’inscrit dans une forme de résistance contre la ségrégation.

L’unité du soir reçoit donc les enfants sur le temps dit périscolaire et l’accueil y commence toujours par un temps de nourrissage au moment communément appelé : le goûter.

Un binôme de soignants, différent chaque soir, a la charge de servir aux enfants, à leur arrivée, un menu qui diffère d’un jour à l’autre mais que l’on retrouve semaine après semaine. Pendant les vacances, ils sont accueillis en journées complètes, qui intègrent un temps de déjeuner, au restaurant, en pique-nique ou entre les murs de l’USIS.

Depuis la mise en place des politiques contemporaines d’inclusion (AVS, classes ULIS, entre autres dispositifs et aménagements) l’USIS a étendu son offre de soins à des petits groupes sur le temps scolaire.

Quatre petits groupes thérapeutiques accueillent désormais des patients plus jeunes et aux pathologies parfois plus lourdes, deux demi-journées par semaine. Ici, une déscolarisation partielle devrait permettre le maintien dans la scolarité ordinaire à des patients dont le passage à l’unité du soir dépendra ensuite de l’évolution, notamment de la possibilité de passer à l’école à temps plein.

Tous ces petits groupes intègrent un temps où l’on mange, petit déjeuner ou goûter, selon leurs horaires. Pour les plus grands, qui s’apprêtent à quitter l’USIS après deux ans de collège, deux séances de groupe ado ont lieu le soir, après l’accueil des plus jeunes, de 18h30 à 20h00. La nourriture y a aussi une place centrale puisque l’activité commune consiste à échanger pendant la préparation puis le partage du repas.

A l’échelle institutionnelle, dans le cadre de la dynamique transférentielle impliquant les soignants et leur propre oralité, nous n’oublions pas les temps de déjeuner, tous ensemble le vendredi avant la synthèse, à table ou à la va-vite selon les contraintes de l’emploi du temps du jour. Ou encore l’abondante circulation de chocolats et sucreries, qui accompagne les échanges cliniques, ainsi que l’habituel va-et-vient à la fontaine à café, chaque fois qu’on boit la tasse ou que du vide apparaît au fond.

La question de l’oralité dans la clinique usissienne

Elle a donc évoqué pour nous des moments de nourrissage, qui convoque le point de vue du développement précoce de la vie psychique et les dynamiques d’intrication entre le besoin, pulsion d’autoconservation, dans une dimension primaire, et les pulsions d’amour et de haine, pulsions sexuelles, qui s’appuient secondairement sur la relation de nourrissage entre adulte et enfant.

Cette dimension relationnelle, secondaire à celle du besoin d’assimiler les nutriments nécessaires à la survie, parle des échanges autour du nourrissage, qui induisent et soutiennent le déploiement du réseau pulsionnel. Nous avons à l’esprit ce tissage de la vie psychique, ses accrocs traumatiques et ses nœuds conflictuels bien sûr mais aussi la façon dont peuvent apparaître, sur le fond de notre toile institutionnelle, des formes nouvelles et plus « appropriées » de symbolisation de ces dynamiques complexes.

Le terme « approprié », dans le vocabulaire de René Roussillon, nous renvoie, par son sens multiple, à la fois aux mécanismes d’identification comme l’introjection et au caractère
« adapté » ou « inadapté » de certaines expressions plus ou moins acceptables en société.

Pour l’unité du soir, le temps du goûter est aussi le temps du retour et du premier accueil. Les enfants y arrivent séparément, de l’école ou de la maison, en tout cas de l’extérieur. Ils retrouvent l’USIS, ses locaux et sa temporalité, ses habitants enfants et adultes, aux fonctions et aux personnalités distinctes.

Le temps du goûter n’est pas encore tout à fait le temps des groupes thérapeutiques mais les graines de la clinique de la soirée sont plantées à la bonne heure et on tâchera d’en récolter les fruits les plus savoureux. Ca mijote bientôt en cuisine. On sent les premières effluves traverser l’institution.

Portés dans les bras d’un cadre qui se veut étayant, au sein de l’USIS, les patients sont nourris au lait d’une mixture institutionnelle, qui donne à goûter aux enfants les recettes concoctées par les adultes avec des ingrédients communs. Les enfants y retrouvent ainsi une oralité qui ne va pas sans l’écoute particulière à la clinique, attentive à la fois à essayer de bien entendre ce qui est dit mais aussi à interpréter un peu plus que le contenu manifeste des échanges. Certains des aliments qui émergent de cette tambouille institutionnelle ont une allure pour le moins énigmatique.

Les adultes répètent parfois à voix haute, aux enfants eux-mêmes ou à un collègue qui entre dans la cuisine, ce qui vient d’être dit et qui a semblé particulièrement significatif. Lorsque s’impose la nécessité impérieuse de partager une parole, un geste ou un signe marquant, ils échangent alors des regards entendus ou bien ils chuchotent, par discrétion, comme s’ils disaient des choses interdites, réservées aux adultes mais à propos des enfants.

A moins que ce ne soit l’inverse, les adultes chuchotent bien pour être entendus mais en même temps pour prévenir les représailles qui risquent d’arriver. Car certains plats sont indigestes et certaines cuissons sont hasardeuses, inévitablement. Alors il y a ébullition et ça risque de déborder. Ca brûle même parfois, il faut souffler. On chuchote comme on souffle à l’oreille ou comme on souffle une braise sur le feu, ça dépend.

Il faut reconnaître que nous avons du pain sur Laplanche. La « situation anthropologique fondamentale » a des échos particulièrement intenses en groupe et en institution, où « la séduction est généralisée » (Jean Laplanche).

C’est que parfois, les adultes, nous aussi, on déguste.

Qui plus est avec ces patients. On n’est pas trop frileux d’avoir peur des effets de la parole. Alors il vaut souvent mieux patienter, en vue du moment opportun, en post-groupe, pour la reprise, lorsque les enfants seront partis et qu’on aura refermé la porte. Il y a des bouches qui se ferment quand les portes s’ouvrent et vice-versa. On garde en soi ces pensées, éléments bétas d’un microbiote institutionnel bionien, comme les précieux restes d’une nourriture clinique dont on fera bientôt un festin.

Notre titre « Origines de la frustration et frustration des origines » nous est venu suite au travail de réflexion autour des différents moments cliniques 

Par Alejandra Lecaros – Il est en lien avec la question de l’oralité à l’USIS que nous souhaitons partager aujourd’hui avec vous. À chaque arrivée d’un adulte ou d’un enfant dans l’Unité du soir, les enfants s’intéressent spontanément à ses origines et lui posent des questions à ce sujet.
Un lundi soir, au groupe de moyens, D. a ouvert la porte pour entrer dans sa salle et tout suite m’a demandé : « Alejandra, t’as quelle origine toi ?, t’es musulmane ?, t’es chrétienne ?… mais si t’es pas musulmane, t’es pas chrétienne ? t’es quoi ? t’es végétarienne ? Une année plus tard, il est venu dans le groupe de petits où je suis le mardi soir pour me demander si le Pérou était « dans » le Brésil.

La question de D. m’a fait penser initialement à ses difficultés d’apprentissage. Nous allons pouvoir parler de géographie, de pays, des continents.

Dans un deuxième temps, l’image du Brésil, pays le plus grand de l’Amérique du Sud, me fait penser de par sa forme particulière au ventre maternelle. Ce ventre maternelle – pays – continent qui aurait hébergé sa mère, dans son cas de l’autre côté de l’hémisphère sud – l’Afrique, mais dont il ne sait pas grand-chose, dont les parents ont du mal à lui dire quelque chose, pas plus que sa confession et ses interdits alimentaires qui le différencient des autres.

Quelque chose se serait-il perdu dans ce voyage, dans leur va-et-vient relationnel ?

Lucas P. – L’oralité évoque ici le registre des origines, aussi bien par sa primauté, du moins son caractère incontournable dans les premiers temps de la vie (on pense bien sûr au stade oral développé par Freud puis Abraham notamment) que par l’activité particulière de la bouche dans une perspective originaire.

Limite, ouverte ou fermée, entre le dehors et le dedans, puis entre l’autre et soi. De la bouche ouverte qui conçoit en creux, en quelque sorte, la forme du sein maternel dont le lait va assurer la subsistance, à la bouche fermée qui refuse et rejette comme pour préserver ses contours et son intériorité, parfois même pour empêcher qu’ils se constituent.

De la bouche vide du premier cri, signe de vie attendu par l’environnement des adultes « secourables », à la bouche qui parle de l’objet absent et invente le récit des origines, aux prémices de la curiosité intellectuelle. « Pourquoi on m’a né ? » s’intitule le livre de René Diatkine et Claude Avram à propos de la première USIS du XIIIe arrondissement.

Dans le contexte de parcours de vie douloureux, marqués par les ruptures, le déracinement et les événements traumatiques, les récits sur l’histoire singulière et familiale peinent à être racontés aux enfants, malgré les potentialités que nous leur connaissons dans le soin.

Nos patients savent peu de choses de l’histoire de leurs parents et de leurs origines. Seuls des éléments confus et effrayants arrivent à leur monde interne sans ménagement et s’installent comme des contenus bien difficiles à élaborer.

Mais l’oralité a encore trait à l’origine quand on pense à la culture orale, avec l’anthropologie, c’est à dire la transmission par la parole du savoir, des traditions et des mythes fondateurs mais aussi l’argot, le dialecte et le langage familier, qui distinguent les générations, les groupes d’appartenance et les origines sociales, ethniques ou culturelles, en termes d’identités. Cette oralité-là, les enfants de l’USIS semblent s’y tenir, parfois de façon rigide, comme dans un plâtre sur des liens cassés.

L’oralité et le nourrissage évoquent aussi les premières expériences de frustration, dont la problématique va infiltrer les multiples aspects de la conflictualité future et structurer l’expansion pulsionnelle.

Ces expériences sont à l’origine du Surmoi précoce, sévère et exigeant, dont les qualités protectrices semblent à l’USIS toujours submergées par ses qualités les plus menaçantes. La frustration, par ailleurs, nous amène au sujet du manque et aux illustrations de la carence qui imprègnent sans doute la clinique auprès de patients aux origines socio-économiques défavorables.

On se représente souvent, dans le passé et parfois dans l’actualité même des enfants de l’USIS, des expériences traumatiques de carence, qui ont vu les pulsions d’autoconservation affronter des enjeux de survie. C’est parfois vrai.

En tout cas, il apparaît clairement qu’une forme d’étayage à même de soutenir la symbolisation de ces enjeux est venue à manquer, là où la bouche qui est nourrie pour survivre devrait rencontrer la bouche qui sourit et qui parle.

Pourtant cette représentation du « trop peu » semble parfois cacher celle du « trop plein ». Dans l’ensemble, les patients de l’USIS mangent en quantité suffisante et, concrètement, les cas d’obésité infantile n’y sont pas rares.

De même, la représentation courante d’enfants en situation de désaide, obligés très tôt d’apprendre à se débrouiller seuls, s’oppose à celle d’organisations familiales magmatiques, au caractère adhésif, qui vivent souvent isolées dans des espaces petits et fermés aux invitations de l’extérieur, vécues comme des intrusions.

La carence dont il est question apparaît alors paradoxalement comme un manque de distance entre chacun. La séparation psychique laisse entrevoir un vide si vertigineux que la parole ne se risque pas à y tomber.

Les mots devraient nommer l’objet absent mais restent sans écho, comme s’ils ne se heurtaient à aucune paroi, aucun contour, aucune limite. On constate dans ce sens une adhésivité particulière chez certains de ces enfants, qui s’adressent parfois au premier venu sans appréhension, qui semblent dévorer ce qu’on leur donne comme pour se combler mais qui n’en retiennent finalement que très peu de substance.

Par sa forme en miroir, « Origines de la frustration et frustration des origines », évoque les mouvements d’identification. Identification de l’enfant qui accueille en soi le monde des adultes mais aussi identification nécessaire du parent à l’enfant, dans sa rêverie et son portage.

Le mouvement par lequel les soignants s’investissent pour nourrir, ici littéralement, des patients aux origines et à l’environnement marqués par la carence, dont on imagine qu’ils auraient bien besoin de bons objets à introjecter, rencontre, non sans conflit, le mouvement par lequel les soignants peuvent au contraire se montrer frustrants et se risquent à endosser la négativité.

Pensons à la formule : « On ne parle pas la bouche pleine ». C’est la plupart du temps une injonction éducative qui souligne le traitement impudique mais nécessaire que la bouche fait de ses objets. Mais à bien y penser, c’est un fait : avec la bouche pleine, on ne peut tout simplement pas parler.

Il faut du vide dans la bouche, du négatif, pour que des paroles y prennent corps. Ces deux mouvements, celui de nourrir et celui de limiter, sont bien sûr en tension au sein de l’institution et sans doute en chacun des soignants, de sorte qu’une dialectique de nature à susciter l’élaboration nous anime, particulièrement vivace à propos du goûter.

Alejandra L. – USIS, 16h30. C’est l’heure du goûter.

Mais il ne commence pas à ce moment-là. Il démarre quelques minutes avant, quand je m’approche de la cuisine pour ouvrir le placard et sortir les madeleines du jour. Est-ce qu’il y aura assez de madeleines au chocolat « Bonne maman » pour les enfants qui en prennent ?

Le compte est bon, madeleines au chocolat pour tel et tel enfant, nature pour tel autre. Et alors les sirops ? Est-ce qu’il y a du citron pour D. et de la grenadine pour J., du cassis pour N. ?
Ils commencent à sonner. Les enfants arrivent.

« Bonjour J. oui, deux compotes pour toi et de la grenadine ! »
« Pourquoi lui il a droit à deux compotes et moi une ? » – dit un nouvel arrivant en se levant et en essayant d’en prendre encore une autre.
« Parce qu’il n’aime pas les madeleines »

Ce goûter demande d’avoir une « bonne mémoire » également. Heureusement que je l’ai et même si je ne fais pas le goûter cette année, je me souviens de leurs habitudes.

Eux-mêmes se souviennent très bien de ce que les différents enfants aiment ou n’aiment pas. Ils peuvent se fâcher ou nous corriger si on se trompe, surtout par rapport aux quantités « réglementaires! » et sont attentifs, comme nous, à l’arrivée de chacun.

Pour moi, savoir ce qu’ils aiment, leurs goûts, serait les porter, les avoir bien dans ma tête, même quand ils ne sont pas encore arrivés. Est-ce que cela fait partie de mon travail ?

Me souvenir d’eux, les porter, de leur faire vivre une expérience « bonne » alors qu’il s’agit d’enfants carencés, d’enfants qui auraient trop manqué ? En effet, la nourriture est la première expérience de relation et de manque. Et ce mardi, je me suis justement assurée que ces enfants ne manquent pas.

Lors des journées de vacances, avant ou après une activité, nous pouvons nous retrouver ensemble au restaurant. A ces moments-là, les enfants ont souvent les yeux plus gros que le ventre : ils veulent commander les plats les plus copieux, suivis de desserts et de glaces. J’observe alors des enfants qui peinent à terminer leur assiette, tandis que certains parviennent à s’arrêter et à laisser leur glace.

Ces choix alimentaires excessifs peuvent toutefois être entendus au-delà du simple besoin de manger.

Ils semblent parfois traduire une forme de demande, comme si leur avidité relationnelle dérivait sur l’avidité alimentaire. Il suffit qu’un enfant dise qu’il n’en veut plus pour que M. s’empresse de récupérer la glace. Ma collègue lui rappelle alors que cela n’est pas possible, puisqu’elle en a déjà mangé une. Nous échangeons un regard, conscients que la situation risque de tourner à l’indigestion émotionnelle. M. s’éloigne alors de l’autre côté du fast-food pour manger sa glace « mauvaise maman » . Nous ne pouvons pas faire grande chose, nous sommes traitées de « méchantes ».

Être à l’origine de la frustration reste néanmoins difficile à digérer lorsque l’énigme des origines demeure si présente. Le travail thérapeutique se joue justement dans la relation. Alors que M. souffre une vraie indigestion, je métabolise cet épisode en souvenir. Lors des prochaines vacances, j’essaie de rappeler au groupe d’enfants ce moment partagé et suggère que peut-être pour mieux savourer le repas, nous pourrions finir notre plat et ensuite voir ensemble s’il nous reste la place pour le dessert.

Là où je tente de métaboliser ces expériences pour en faire des souvenirs pensables, à l’USIS, où les expériences peuvent sembler morcelées, les enfants nous surprennent en fabriquant des continuités. Eux, qui nous pouvons imaginer, gardent dans leur tête qu’un vide de représentation de leurs histoires familiales de migrations, d’un pays à l’autre, vivent dans l’institution les passages des petits groupes à l’unité du soir, de l’unité du soir au groupe ado, jusqu’à leur sortie du “ventre” usissien, Passages ponctués par le goûter qui en rappelle la mémoire.

Cette année, ceux de l’unité du soir évoquent lors d’un goûter, comment certains venaient d’un même petit groupe et partageaient donc des origines usissiennes communes. Ils peuvent ainsi évoquer des souvenirs, y compris des enfants et des adultes qui ne sont plus à l’USIS ou des stagiaires que nous rencontrons chaque année et auxquels nous disons au revoir autour d’un merveilleux goûter préparé par leurs mains. Les stagiaires font partie de l’histoire de l’USIS, de notre histoire commune.

Emma Laik  – Nous sommes 7 stagiaires psychologues à l’USIS. Au début de l’année, nous devons nous plier à un exercice méticuleux : celui de nous répartir, chacun, sur les différents temps de soins institutionnels.

Dans ce partage du gâteau usicien, j’ai obtenu les deux groupes ados. Or, le mardi soir, c’est groupe thérapeutique apéro et le jeudi, groupe thérapeutique cuisine. On peut donc facilement se représenter en quoi, en lien avec les quelques kg que j’ai pris depuis septembre, l’oralité est centrale dans la clinique que je rencontre en stage.

Le lien entre l’oralité et le groupe adolescent n’est pas anodin. Centrer le soin institutionnel autour d’une médiation culinaire, au moment où on prépare la séparation, permet de rejouer les enjeux archaïques du lien parent-enfant. Aider à préparer l’apéro ou le plat, apporter quelque chose de son désir (demander du tarama ou du guacamole, proposer une idée à cuisiner pour la semaine prochaine) c’est aussi une façon de nourrir à son tour, d’accéder à cette place d’adulte, de nourricier.

On voit, d’ailleurs, à quel point cela peut être difficile. Je pense à ce jeune, G., bientôt majeur et qui a, pendant quelques semaines, profité d’être le seul ado présent pendant le temps de groupe. Lorsque deux nouveaux jeunes nous ont rejoints, il fallait alors re-négocier les mets de l’apéro.

Les deux arrivants étant de confession musulmane, G. insistait avec force pour garder au menu le saucisson de porc. « Ca sera que pour moi » disait-il en faisant des gros yeux et un sourire débordant d’avidité. Avoir, pour lui seul, et manger quelque chose d’interdit par l’origine de ces “frères” arrivés après lui dans le groupe, et qui n’allaient quand même pas lui sucrer ce plaisir.

Je pense aussi au fait qu’il est parfois trop « chaud » de porter soi-même l’idée d’un plat à cuisiner pour la semaine prochaine. Lorsqu’une idée est lancée, il faut tout de suite la mettre à distance. « Mais c’est pas mon idée hein, c’est vous qui voulez faire ça, pas moi ».

Et si ce n’était pas bon ? Et si ça ne plaisait pas ? Partager un désir, un plat, c’est aussi exposer une partie intime de son identité dont le rejet pourrait être insupportable.

A l’Usis du soir, le lien entre l’oralité et l’origine passe aussi par les mots. Un enfant en particulier, M., dont la mère a fait appel à un don d’ovocyte, secret porté par l’institution mais non parlé en entretiens familiaux, a pris l’habitude d’insulter les autres, adultes comme enfants, en fonction de leurs origines.

Tel enfant congolais était un « mangeur de singe » ; Lucas un « mangeur de pâtes » ; et une collègue aux origines franco-française une vendeuse de « fromage ». Quant à moi, M. était venu très sérieusement, dans un souci de véracité, se renseigner sur mes origines avant de me traiter de « vendeuse de tajine ». Renvoyés à nos origines. Insultés sur nos racines comestibles.

Il est notable que dans cette distribution, les hommes sont des mangeurs et les femmes des vendeuses. J’entends les consommateurs et les commerçantes, les clients et les putes. Ces nourricières qui ne le sont pas gratuitement, ces mères qui ont un prix. « Combien t’es payé toi pour travailler ici ? », « Pour combien tu m’aimes ? »

Et, lui, M., de quoi était-il insulté ? Au jeu du Gobe-it, jeu de rapidité ou le caméléon doit avaler la mouche avant de se faire mordre par le serpent et où M, il faut le dire, n’était pas le plus doué, les autres enfants l’insultaient souvent de « Bâtard ». Lui, aux origines obscures, n’avait ni plat, ni pays pour se réconforter.

POEMA

Tenía tanto hambre como tres campesinos en la víspera de
la fiesta de la papa

Y comí con una velocidad malsana, sintiéndome los ojos enormes como platos

y retrocediendo de pronto a un miedo arcaico, a un pasado salvaje
en el que era preciso devorar en secreto la presa, antes de que
otros depredadores olfatearan su sangre

Con el corazón todavía acelerado, bebí tres largos tragos
de pisco, en busca de paz

Y enseguida, con la ayuda de otros tantos cigarrillos,
pude recuperar
un cierto nivel de civilización

Entonces comprendí que el calor del cuerpo es el calor del alma
que el hambre del cuerpo es el hambre del alma y que cuando a un hombre se le priva del pan, no
se le priva solamente del pan

Montserrat Alvarez, Zona Dark, 1991 

Traduction

J’avais faim comme trois paysans la veille de la fête de la pomme de terre

Et j’ai mangé à une vitesse malsaine, sentant mes yeux grands comme des assiettes
et reculant soudain face à une peur archaïque, vers un passé sauvage
où il fallait dévorer la proie en secret, avant que
d’autres prédateurs ne flairent son sang
Le coeur encore battant, j’ai bu trois longues gorgées
de pisco, en quête de paix
Et aussitôt, avec l’aide d’autant de cigarettes,
j’ai pu retrouver
un certain niveau de civilisation
Alors j’ai compris que la chaleur du corps est la chaleur de l’âme
que la faim du corps est la faim de l’âme
et que lorsqu’on prive un homme de pain, on ne le prive pas seulement de pain.

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