Vêtement doudou, source de réconfort, l’accessoire en dit long sur mon humeur en cette période de Noël.
Il symbolise tous mes tiraillements, mes ressentis contradictoires, les injonctions paradoxales qui me bousculent, tous liés à cette fête lumineuse au cœur de l’hiver.
Enfant, déjà, j’avais du mal à me sentir uniformément réjouie par Noël. Je supportais mal le contraste entre les dépenses sans modération consacrées à l’événement et la pauvreté des gens vivant dans la rue, leur visage éclairé par les décorations scintillantes, alors qu’ils souffrent du froid et de la misère.
Sans outil théorique pour comprendre la structure de notre monde néolibéral, je n’avais plus qu’à traverser le moment, mon cœur serré par la poigne de l’injustice, en m’attachant aux détails qui apportaient une dose de plaisir.
Je sais que c’est absurde, mais j’ai envie de dire que dès mon premier ou deuxième Noël, j’avais définitivement associé cette fête à un sentiment intense de nostalgie lié au regret d’un état de plénitude originaire (qui n’a d’ailleurs sans doute jamais existé).
Comme si, chaque année, je regrettais le premier Noël parfait, celui qui n’aurait jamais produit en moi aucun tiraillement. Je me sens, comme Amélie Nothomb, une adepte de la nostalgie heureuse et préventive, un subtil cocktail de tristesse et de plaisir qui nous conduit à éprouver les émotions associées à la fin avant même le début de l’expérience.
Ce qui me donne envie de la paraphraser : « Je plonge dans l’ambiance de la fête. Tout ce qui la traverse me traverse. Je voudrais que cela ne s’arrête pas. Je suis une aspirine effervescente qui se dissout dans la magie de Noël » : c’est à la fois agréable et pénible…
Mais pourquoi parle-t-on de la magie de Noël (alors que le nombre de suicides en cette période de l’année est particulièrement élevé) ?
Depuis 2000 ans environ, cette fête célèbre le jour de la naissance du Christ, mais avant cela on célébrait le soleil invaincu (Sol invictus).
En 274, l’empereur Aurélien officialise une nouvelle divinité solaire et place sa naissance le 25 décembre, ce qui fait du jour du soleil un jour de repos. Assimilé par le christianisme, le jour du Soleil devient le jour du Seigneur et le jour de la naissance du Soleil celui de l’avènement de Jésus.
La fête de Noël devient populaire au 19e siècle, parce qu’elle devient l’occasion de réjouissances familiales, portées par les contes, la presse, la publicité et bien évidemment le marketing… Ce que l’on désigne comme la magie condense à la fois l’idée du symbolisme ancien autour du renouveau et la mise en scène moderne d’un temps suspendu et enchanté.
J’aime beaucoup l’idée du Soleil invaincu, l’intitulé même me fait l’effet d’une main qui m’attrape par la peau du cou et me sort vigoureusement de ma tanière.
Voici comment elle a émergé dans l’esprit de l’empereur Aurélien : en pleine anarchie militaire et politique, l’empereur cherche à resserrer les liens entre les différentes parties de l’empire.
En instaurant le culte solaire, il cherche à construire une unification religieuse et politique. Les représentations du soleil victorieux renforcent l’image d’un empereur vainqueur et invincible.
La grande fête du Soleil invaincu avait donc lieu le 25 décembre, à la date du solstice d’hiver selon le calendrier julien, elle était célébrée par des jeux du cirque. Sol est la divinité protectrice des empereurs, il domine les autres astres comme l’empereur gouverne les hommes.
A partir du 4e siècle, durant l’époque byzantine, face au développement du christianisme, le syncrétisme des autres religions est complet. L’idée se déploie que tous les dieux sont la même divinité que le soleil.
L’empereur Constantin qui règne de 306 à 337, est au départ adepte du culte Sol invictus à la suite d’Aurélien.
Il diffuse la religion solaire par la frappe de la monnaie et les soldats doivent réciter une prière qui donne au dieu la victoire, tous les dimanches (« le jour de la lumière et du soleil »). Mais Constantin est aussi attiré par le christianisme parce que cette religion lui paraît propre à instituer un nouvel ordre moral et politique.
Pour favoriser la transition d’un culte à l’autre, il lance en 313 à Milan (qui deviendra la ville du culte de la mode !) un concept génial, la liberté de culte.
Voici un extrait de son discours : « Nous avons donc cru, et avec beaucoup de raison, que nous devions permettre à chacun de suivre le culte qui aurait le plus de rapport à son inclination, afin que cette souveraine divinité, à la religion de laquelle nous rendons volontairement nos respects, nous continue sa protection et sa faveur… ».
Les églises poussent alors comme des champignons dans tout l’empire et le jour du soleil invaincu est retenu par les chrétiens pour célébrer la naissance du Christ.
Ainsi prennent place à travers les âges, à la tête de la fête de Noël, plusieurs personnages : le soleil sous la forme d’un puissant guerrier, puis le bébé Jésus dans son berceau de paille et enfin un vieux monsieur bedonnant habillé en rouge… Je vous laisse choisir, à chacun son idole !
Mais qui se souvient de Sol invictus ? Louis XIV, le roi Soleil, récupère le symbole flamboyant. Grâce à un certain talent de marketing, il donne à son absolutisme théocratique un très bel emballage, comme en témoigne les fontaines de Versailles et plus particulièrement le char du soleil surgissant de l’eau. Il éblouit, voire aveugle, le peuple et les courtisans en collant des soleils dorés un peu partout sur les murs du château !
Plus récemment le rappeur Akhénaton s’est renommé comme le pharaon qui a promu le culte du disque solaire.
De son vrai nom Philippe Fragione (ça sonnait moins empereur), né en 1968 à Marseille, d’origine italienne, il est devenu rappeur, producteur, réalisateur, acteur et animateur de radio.
Il est tout d’abord connu comme rappeur du groupe IAM, avant de mener des projets en solo. Son deuxième album, produit en 2001 alors qu’il est en dépression et que son « moral est fracassé », s’intitule Sol invictus et exprime un sentiment de solitude face à l’intolérance, au mépris et à la nostalgie.
Voici les paroles d’Akhénaton qui font donc référence au soleil invaincu :
« Mes sabres et mes dards, je les aiguise tous
Mes peurs et mes craintes, je les déguise toutes
L’envie et la jalousie nous divisent tous
Voici mon nom de stratège : Sol invictus »
J’adore retrouver dans les textes contemporains des rappeurs les traces des cultures anciennes, les références aux penseurs de l’antiquité jusqu’à aujourd’hui.
On peut vouloir faire rupture avec les générations qui précèdent, aller de l’avant, faire peau neuve, sans se débarrasser des idées qui ont façonné notre humanité.
Rendre hommage, c’est se constituer une famille intellectuelle et culturelle qui partage des connaissances et des représentations.
Je me demande d’ailleurs si l’image du Père Noël glissant sur la neige dans un traîneau tiré par des rennes ne contient pas les vestiges des quadriges romains : ces chars antiques attelés à quatre chevaux faisaient la course dans les cirques romains chaque 25 décembre, pour célébrer la victoire du Soleil qui triomphe des ténèbres et se lève chaque matin.
Triompher des ténèbres, se lever chaque matin, voici le programme à suivre pour atteindre la fête de Noël… Je ne vais pas vous mentir, l’écharpe léopard ne suffira pas, j’aimerais que Sol invictus me donne un vrai coup de main !