Des personnes impatientes
J’ai croisé récemment de nombreuses personnes impatientes : des parents qui veulent que les enfants s’endorment plus vite ou qu’ils passent rapidement de la tristesse à la joie, des collègues qui souhaitent que les enfants progressent plus rapidement, des disciples qui cherchent à archiver leur maître, précipiter sa sortie de scène…
Éloge de la patience
Le mot est connoté plutôt négativement, il évoque un ressenti de frustration et de déplaisir. La patience, au contraire, est très valorisée.
Le terme est emprunté du latin patientia qui signifie « action de supporter, d’endurer », lui-même dérivé de pati, « éprouver, souffrir ».
La patience réunit tolérance et empathie : deux attitudes ou réactions émotionnelles particulièrement attendues dans le champ relationnel et interactionnel de notre époque.
La patience est donc une qualité précieuse et source de récompense garantie. Elle a inspiré de nombreuses devises.
Ainsi l’expression « tout vient à point à qui sait attendre » remonte au 16e siècle.
Du côté des écrivains
Elle est attribuée à François Rabelais qui l’utilise dans son livre Gargantua et Pantagruel pour la première fois. Dans ce contexte, la phrase n’exprime pas la résignation, mais elle valorise le temps juste, la persévérance et la confiance dans le cours des choses.
Puis Jean de la Fontaine au 17e siècle en donne une illustration dans sa fable Le lièvre et la tortue : « Rien ne sert de courir ; Il faut partir à point ».
Marcel Proust, dès le début de sa recherche du temps perdu (Du côté de chez Swann), insiste sur ce que l’attente permet de mettre en forme à la différence de la précipitation : « Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l’impatience d’un plaisir immédiat ».
On pourrait sans doute écrire une liste très longue de devises qui prônent la patience et pourtant l’impatience est portée par l’air du temps. « Je veux tout, tout de suite » disent Max et Lili, déjà dans les années 2000.
L’impatience existe depuis que l’homme est capable de penser le temps qui passe, mais c’est aujourd’hui une tentation d’autant plus grande que tout s’est accéléré sur cette planète : la communication, le flux des informations et des marchandises, les moyens de déplacements.
Qu’est-ce qu’on essaie de fuir ?
L’idée m’est alors venue de chercher ce qu’on essaie de fuir, à commencer par l’ennui, le vide, le spleen, le déploiement d’émotions gênantes, et de le repérer dans la psychopathologie de la vie quotidienne.
Un soir, je croise dans la rue un père qui tient un tout petit bébé dans les bras.
J’ai l’impression qu’il s’enfuit tout en gardant contenance, son visage est crispé, il avance vite en direction du parc en essayant de mettre la tétine dans la bouche du bébé qui pleure avec force, les joues rouges et les cheveux dressés sur la tête.
Je me raconte une histoire pour essayer de comprendre ce micro-événement : il est 21h, le bébé ne parvient pas à s’endormir, les deux parents sont exténués et le jeune père a pris l’initiative d’endormir le nourrisson à l’extérieur de l’appartement en allant se promener dans le parc.
Faire preuve de patience avec les enfants
Il faut tellement de patience et de temps devant soi pour s’occuper d’un tout petit bébé.
Un temps qui n’est pas celui du flux proposé par les écrans. Bercer un enfant et lui chanter quelques chansons sont des processus qui prennent plus de temps qu’un reel Instagram ou un short YouTube.
Quelques jours plus tard, je reçois en thérapie un jeune garçon âgé de 7 ans. Ce jour-là il est accompagné par son père qui me raconte que le maître a constaté un regain de violence chez son fils.
Tous les trois, nous essayons de démêler la pelote du symptôme.
Le garçon exprime alors sa tristesse (cachée sous sa colère) que l’année se finisse, il va falloir dire au revoir au maître et aux amis et se préparer à toutes les nouveautés de la rentrée.
C’est une épreuve pour tous ceux qui ont du mal avec les séparations, les transitions, la nostalgie, le temps qui passe…
Le père, qui est un homme pressé, balaie les appréhensions et la tristesse de son fils : « Mais non, tout va bien se passer ! ».
Il ne parvient pas à prendre le temps de traverser cette zone d’émotions négatives avec l’enfant.
Il voudrait convertir au plus vite le spleen en joie, éteindre l’écoulement des émotions comme on ferme un robinet, alors que le garçon a besoin que l’on s’attarde avec lui dans ce petit tunnel sombre, que l’on prenne le temps de rassembler les bons souvenirs, avant de passer à autre chose.
L’impatience évacue tout ce qui est thérapeutique : les mouvements d’identification, d’empathie, d’interprétation, d’élaboration.
Elle court-circuite le processus et réclame une résolution immédiate.
Parfois, quand la clinique me fait ressentir la discordance entre le rythme des adultes et celui des enfants, j’imagine le pire scénario de science-fiction pour l’histoire de l’humanité : ce point de bascule où la patience de l’adulte ne sera plus suffisante pour s’occuper d’un très jeune enfant.
La perception du temps
Essayons d’y réfléchir avec quelques éléments théoriques :
Le bébé vit dans un temps très dépendant de ses besoins immédiats, alors que l’adulte est pris dans des logiques de rendement, de disponibilité limitée et de pression organisationnelle.
Dans ce contexte, les moments de lenteur, d’attente et de répétition, qui sont naturels et nécessaires avec un enfant, peuvent être vécus comme plus coûteux par l’adulte.
Mais ce n’est pas seulement une question de rythme, car il faut aussi distinguer deux choses : d’un côté, la perception du temps liée à l’âge et au développement, de l’autre, l’organisation sociale du temps.
Les enfants et les bébés n’ont pas la même manière de vivre la durée et la modernité fabrique un environnement adulte de plus en plus effréné et fragmenté.
En pratique, l’accélération moderne peut donner l’impression que l’adulte court « après » le bébé ou que le bébé « ralentit » la vie de l’adulte, alors qu’il s’agit surtout d’un choc entre deux temporalités.
Plus les parents sont hyper occupés, plus le temps partagé se réduit, ce qui peut fragiliser l’accordage entre eux.
Pour Winnicott, le bébé n’accède pas seul au temps psychique : il le découvre à partir d’un entourage suffisamment bon, suffisamment présent et suffisamment prévisible.
Ce cadre permet que l’attente, la frustration modérée et la répétition ne soient pas vécues comme une rupture, mais comme des éléments structurants du lien. Le temps relationnel est donc lié à la continuité d’être plus qu’à la succession des minutes.
Pour condenser, on peut dire que l’impatience dans le rapport à l’autre est une difficulté à consentir à la temporalité de l’altérité. En deçà de ce que l’on pourrait repérer comme une simple nervosité, elle met en jeu la manière dont chacun tolère que l’autre échappe à la maîtrise immédiate.
Tout cela me donne l’envie d’écrire un éloge de la lenteur, mais le titre est déjà pris, et par de nombreux auteurs !
Lenteur et vitesse
Je ne résiste pas, cependant, à évoquer une lecture de ma jeunesse, un roman compagnon d’un temps de vacances au bord d’une piscine.
Milan Kundera écrit La Lenteur en 1995 pour critiquer la fascination du monde moderne pour la vitesse et pour défendre la lenteur comme une valeur essentielle de la mémoire, du plaisir et de l’intimité humaine.
Kundera observe que la révolution technique a donné à l’homme une « extase de la vitesse » qui le pousse à tout faire trop vite, au détriment de la réflexion et du plaisir.
Vitesse et oubli
Il développe l’idée qu’il existe « un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli ». Le degré de vitesse est proportionnel à l’intensité de l’oubli.
La Lenteur est aussi un traité hédoniste, dans lequel Kundera s’interroge sur les possibilités de vivre d’authentiques moments de plaisir dans une époque où l’intimité est détruite par les médias et la tyrannie de la précipitation.
J’ai essayé, mais je n’ai pas réussi à trouver une bonne image, ni un bon usage, de l’impatience.
Au mieux, elle peut être considérée, non comme un défaut de caractère, mais comme un signe d’inconfort, voire d’alerte, face à une situation vécue comme trop lente ou trop contraignante.
Vitesse et décision
Elle peut devenir utile si on parvient à la transformer en décision concrète au lieu de la laisser se dissoudre en agitation.
Ce qui nous lance sur une autre piste et d’autres questions, comme celle des liens potentiels entre l’impatience des adultes et l’agitation des enfants…
On pourrait faire l’hypothèse d’une boucle : un adulte trop impatient à faire disparaître l’agitation, sans écouter le message qu’elle renferme, peut la faire augmenter, inexorablement. Le symptôme doit se faire plus bruyant pour être entendu.
Ne vous agitez pas pour faire passer vos messages ! Il fait trop chaud et il va falloir encore tenir !
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