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29/04/2026

Les albums nous mettent à table !

Un atelier à l’occasion de la journée associative Cerep-Phymentin d’avril 2026

Dans toute la production de littérature jeunesse, nombreux sont les albums qui abordent une des dimensions de l’oralité.

Nous avons tenté, par le choix de 4 albums, de proposer un panel d’âges assez large et une certaine diversité graphique, écartant volontairement les contes traditionnels, déjà familiers et sur lesquels de nombreuses analyses ont été faites.

Ces 4 albums, tous à leur manière, nous convient à leur table, en convoquant alternativement notre sensorialité, notre imaginaire et nos capacités de symbolisation, sur le thème déclaré de l’oralité et peut-être bien au-delà.

Les albums nous mettent à table !

La soupe est prête, Suzanne Strasser, Tourbillon, 2023

Une « bonne soupe » est composée d’ingrédients choisis, ils sont versés dans la marmite par les futurs convives au fur et à mesure de leur arrivée.

La ritournelle est dans le texte comme dans l’image, les mots annoncent, répètent et réclament, double page après double page, les ajouts dans la marmite ; l’illustration montre le cheval, la chèvre, l’écureuil, etc. qui s’installent au fur et à mesure devant leur assiette, chacun comme un rappel graphique du nouvel ingrédient versé dans la marmite.

La construction en randonnée est rigoureuse et savoureuse.

La « bonne soupe » se prépare ainsi et l’enfant cuisinier y ajoute sa pincée de sel avant de la servir à la tablée aussi inattendue que ses ingrédients. La dégustation les dégoûtera tous avec une exubérance jubilatoire, elle n’en ravira qu’un : le convive dont la place en bout de table n’est découverte qu’en fin de récit, le cochon. Il n’est pas arrivé les pattes vides et son dessert parfait le repas, les régalant tous.

Et on mangera des réglisses, Sylvia Van Ommen, Didier Jeunesse, 2004

Oscar, un chat, et Joris, un lapin, se retrouvent au parc, comme d’habitude l’un apporte la boisson, ce sera du café (avec le sucre !) et l’autre des friandises, des réglisses multicolores.

Le réglisse préféré d’Oscar est bleu, le ciel l’est tout autant, il n’en faut pas plus pour que la conversation des amis parte dans les altitudes… jusqu’à l’éventuel « au-delà ».

Pourront-ils s’y retrouver, est-ce qu’il y aura trop de monde, est-ce que cela sera trop grand, se reconnaîtront-ils seulement ?

Tant de questions auxquelles leur amitié saura trouver des réponses finalement apaisantes, pleines de vie.

 Le meilleur restaurant du monde, Dorothée de Monfreid, Loulou & Cie, 2018

Zaza retrouve sa tribu d’amis en forêt, son idée du jour : organiser un restaurant sylvestre. Dans cet univers de toutous doués de parole, chacun est différent mais tous s’affairent sous ses ordres pour réaliser ce projet. Dans son gros sac tous les ustensiles ont été prévu, de la hachette pour tailler le mobilier aux bougeoirs pour embellir les tables. Après tous les efforts d’aménagement, les commandes de chacun, dignes d’un restaurant gastronomique et décalées à souhait dans cette compagnie (« saumon à l’unilatéral », « bouchée à la reine », etc.), resteront souhaits vains car Zaza a « oublié de préparer les plats ». Heureusement, un grand paquet de chips rapporté par Nono, le bouledogue, va sauver le dîner de tous.

Mamita Sandwich, Julien Baer, Camille de Cussac, L’étagère du bas, 2025

La couverture de l’album présente les héros : il y aura des sandwiches variés, depuis les fricassés tunisiens jusqu’au jambon-beurre parisien, Mamita la distributrice de ces trésors de réconfort et beaucoup de couleurs pour l’enchantement de cette histoire. Mamita, avocate reconvertie nous apprend-t-on, virevolte dans la ville, va au chevet des enfants comme des adultes lorsqu’ils sont perdus, tristes, blessés ou emberlificotés dans les énervements, les embouteillages du quotidien. Elle leur donne LE sandwich qui saura précisément chacun les réconforter, les soulager, leur permettre d’aller de l’avant. « Elle arrondit les angles et met de l’huile dans les rouages de la vie ».

Elle sait aussi ne pas s’oublier, sans doute pour pouvoir reprendre sa mission dès le lendemain.

Retours des lecteurs

Ci-après nous vous restituons des extraits des retours des participants.

Et à leur suite ceux des enfants. Si l’intensité de lecture est la même pour tous, petits ou grands, les enfants qui, en séance d’orthophonie avec Mme Durand, ont rencontré ces albums, semblent en avoir fait aussi autre chose, et c’est là tout l’intérêt de cette approche.

Sur La soupe est prête :

Spontanément, après la première et unique lecture de cet album, les participants retiennent l’expérience collective qui se déroule au fil des pages, celle d’une préparation à plusieurs où le plaisir de la rencontre et du partage prime sur les aléas des dégustations, si ce n’est cette soupe au chocolat qui semble faire l’unanimité « MIAM, MIAM… ».

Chez les enfants, en revanche, c’est l’aspect peu ragoûtant de la soupe qui est relevé en premier, à l’image du dégoût tonitruant observé chez les convives.

Et cette « piscine de chocolat » qui clôture le déjeuner, repérée comme telle par l’un d’eux, ne serait-elle pas une invitation à plonger ou se rouler dedans ?

En effet, de notre côté, nous qui avons lu et relu cet album, sommes toujours perplexes sur la scène de fin, entre goûter délicieux et gadoue patouilleuse.

Sur Et on mangera des réglisses :

Lors de leur première lecture, les participants retiennent de cet album le passage rapide à une question autrement plus grave et sérieuse, si ce n’est existentielle, que celle de ce que l’on va boire et manger ensemble : quid de la mort et de l’au-delà ?

Ils s’attardent sur la matérialité de l’album en noir et blanc alors que la couleur est omniprésente grâce au texte (bleu du ciel, réglisse bleu) et sur ses emprunts techniques à la Bande Dessinée.

Les enfants semblent eux plus sereins à la découverte de cet album : « ils parlent de réglisses et ça part sur la mort » comme une évidence tranquille, l’occasion d’exprimer que l’on peut parler de la mort sereinement.

Pour nous, symbolisée par le café et le réglisse, c’est l’amitié qui prédomine et qui perdura dans l’au-delà.

Sur Le meilleur restaurant du monde :

Le personnage de Zaza (qui a oublié l’essentiel : préparer les plats) n’obtient ni compassion ni compréhension de la part des participants, qui parfois vont jusqu’à s’identifier davantage aux autres toutous qu’à elle.

Certains enfants vont eux s’inclure dans l’album en y allant de leur propre commande ou de leurs commentaires personnels, sans jugement, et empathiques à l’endroit de tous, pendant que d’autres voudraient redistribuer le mérite collectivement ou plus individuellement : « c’est lui (celui qui ramène les chips) qu’il faut remercier ».

Après analyse, il est vrai que cette diversité de commandes n’ayant éveillé aucune inquiétude chez Zaza à la première page crée un décalage et une attente quant à la suite et la chute de cette aventure. Nous portons également notre attention sur ce sac aux mille trésors et outils, apporté par la même Zaza qui ne pouvait peut-être pas penser à tout du coup !?

En tout cas la conclusion aurait été moins centrée sur leur entraide et davantage sur leur assiette.

Sur Mamita Sandwich :

Pour ce dernier album, le plus long de la sélection, les adultes ont été cueillis par l’univers un peu foutraque de l’histoire, avec une Mamita difficilement classable, aux cheveux blancs et au dynamisme hors pair : « Sauver le monde avec des sandwichs…si c’était si simple, ça se saurait ». Alors que pour les enfants, sans doute plus accoutumés aux univers des dessins animés et autres fictions, leur sensibilité au soin (« elle calme les esprits ») semble faire l’unanimité sans être dupes pour autant.

Pour nous, la métaphore du soin nous était aussi apparue dans ses diversités nécessaires, au travers notamment du rappel par deux fois énoncé : « Elle arrondit les angles, elle met de l’huile dans les rouages de la vie ».

Encore quelques mots sur cet atelier :

Pour ces albums bien construits, porteurs d’une complémentarité texte-image créative, la relecture s’avère toujours source de redécouvertes.

Lors de l’atelier, l’expérience est celle d’une première lecture courte, où le temps manque nécessairement pour voir plus précisément les détails de la mise en page, les subtilités de placement du texte, les expressions de chaque personnage, le rôle de chacun…

L’intérêt de s’y pencher davantage pour approfondir et éventuellement en avoir une autre lecture, d’autres interprétations, a semblé être partagé aussi bien par les participants que par nous- mêmes.

Grâce à tous, ces albums rencontreront de nouveaux lecteurs c’est sûr, connaîtront des lectures inédites, auront l’élan de ces transmissions pleines de vie.

Par Viviane Durand (orthophoniste) et Camille Champain (psychomotricienne), CMPP Denise Weill

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