La Philia
Les anciens Grecs avaient un mot très vaste, pour décrire tous les liens possibles : la philia. Traduit en français par l’amitié, ce mot rassemble les rapports familiaux, les liaisons amoureuses, les liens amicaux, l’affection pour les animaux, l’attachement à des objets inanimés et même, dans le domaine de la physique, l’attraction mutuelle des éléments !
Sigmund Freud et Stefan Zweig
Mais de quoi est faite l’amitié ? Quelle est sa source, comment se maintient-elle à travers le temps, qu’est-ce qui la consolide, qu’est-ce qui la fragilise ? Est-elle possible entre collègues et quels sont ses effets sur le travail ?
Le sujet est vaste (comme le mot philia) et pour explorer ces thèmes, j’ai cherché un chemin en relisant des Correspondances, car la forme épistolaire offre des témoignages précieux de la construction et de l’histoire des liens d’amitié. Ainsi je suis tombée sur la correspondance entre Sigmund Freud et Stefan Zweig qui se sont écrit pendant plus de trente ans.
Une expérience phénoménologique
Dès le début, Freud formule en peu de mots, mais de manière pleine de sens, l’expérience phénoménologique que représente l’amitié : « Je pénètre aussi aisément dans vos pensées que s’il s’agissait de vieilles connaissances ».
Cette phrase, je l’ai entendue prononcée quasiment à l’identique par un adolescent qui essayait de comprendre son attachement nostalgique excessif à des éléments de son environnement et qui cherchait à distinguer ses « amis proches » de ses copains.
L’ami véritable est celui dont tu connais et devines les pensées sans avoir à se parler pour le vérifier.
Le lien d’amitié s’enracine ainsi dans une forme de conviction, celle de l’existence d’un espace intermédiaire où les pensées de chacun se rejoignent et se partagent, fabriquant ainsi un réservoir commun.
Leur correspondance : une admiration réciproque
Le lien d’amitié avec Zweig s’appuie ensuite sur l’échange de leurs productions, initié par Freud : « Vous êtes très aimable de prendre l’habitude de m’envoyer vos œuvres, et j’aimerais vous demander si je puis vous proposer, à titre de revanche, quelques produits personnels, d’une tout autre nature bien entendu ».
Toute leur correspondance[1] témoigne d’une belle amitié intellectuelle, pleine d’admiration réciproque pour le talent bien spécifique de chacun.
C’est à partir de ces échanges qui montrent l’intérêt profond de l’un pour l’œuvre de l’autre que Zweig a compris l’ampleur que prendraient certainement les théories freudiennes : « J’appartiens à cette génération d’esprits qui n’est redevable presque à personne autant qu’à vous en matière de connaissance, et je sens, avec cette génération, que l’heure est proche où votre exploration de l’âme, d’une si considérable importance, deviendra un bien universel, une science de dimension européenne ».
En retour, Freud se reconnaît dans la personnalité et la sensibilité de Zweig : « Votre type est celui de l’observateur, de celui qui écoute et lutte de manière bienveillante et avec tendresse, afin d’avancer dans la compréhension de l’inquiétante immensité ».
L’amitié est un lien spontané, ni biologique, ni contraint, ni compliqué par le désir.
S’instaure entre deux amis une boucle d’attention et de flux émotionnel qui, dans le meilleur des cas, transforme les partenaires.
Ainsi Zweig décrit avec une grande sincérité ce que son amitié avec Freud a amené comme changement pour lui : « Laissez-moi, pour une fois, exprimer clairement ce que je vous dois, ce que beaucoup vous doivent – le courage dans la psychologie.
Vous avez ôté leurs inhibitions à d’innombrables personnalités, comme à la littérature de toute une époque.
Grâce à vous, nous voyons beaucoup de choses. Grâce à vous, nous disons beaucoup de choses qui, sinon, n’auraient été ni vues ni dites ».
La déception : une menace pour l’amitié
Si l’amitié peut souvent nous paraître immunisée contre les sentiments hostiles, ce qui la menace le plus est la déception, fracassante ou progressive.
La correspondance entre Freud et Zweig témoigne de ces éléments décevants qui s’infiltrent dans le lien et engendre une dégradation lente et souterraine.
Freud tombe en effet sur une affiche qui annonce la conférence d’un auteur qui critique avec beaucoup d’ambivalence ses théories.
Il s’aperçoit que le nom de Zweig est cité parmi ceux qui recommandent les travaux du diffamateur.
Il écrit alors à l’ami pour comprendre ce qu’il pourrait interpréter comme une trahison (et donc une blessure) : « Comment cela se fait-il ? Avez-vous lu le livre ? Son intention vous a-t-elle échappé ? Ou bien est-ce vraiment votre avis ? ».
Zweig se précipite pour donner des explications (un peu trop) détaillées afin d’éclaircir l’entourloupe : « Je ne lui ai pas répondu – et maintenant vous m’apprenez à mon grand étonnement qu’il a probablement extrait une quelconque formule de civilité de ma lettre de remerciements pour l’envoi de ce livre, et qu’il l’a mise sur une affiche.
Je ne sais même pas ce qu’il a pu en extraire et, bien évidemment, je ne me souviens pas non plus de ce que je lui ai écrit. Mais cette façon d’abuser de quelques mots détachés d’une lettre, en dehors de leur contexte, devient véritablement insupportable et je vais immédiatement demander à ce monsieur de s’en abstenir. Il faut vraiment être prudent »…
Définition du bon ami
Et c’est ainsi que dans les domaines de la recherche et de la transmission des idées, sur le terrain dédié au travail, l’intérêt de chacun peut aller à l’encontre d’un lien d’amitié, car une action qui pourrait paraître anodine entre deux collègues prend rapidement l’allure d’une trahison pour deux amis unis par la même illusion telle que l’énonce Winnicott à propos des relations objectales : « un bon objet n’est bon pour le nourrisson qu’à la condition d’être créé par lui »[2].
Un bon ami est en partie créé par le sujet lui-même, la déception surgit quand l’ami créé et l’ami réel se dissocient le temps d’un événement de petite ou de grande importance.
Grâce à Winnicott, nous pouvons d’ailleurs comprendre ce qui se soustrait à l’amitié : « Bien que des personnes en bonne santé communiquent et soient heureuses de communiquer, l’opposé est également vrai.
Chaque individu est un élément isolé en état de non-communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait.
Au cours de la vie, dans l’existence, ce fait brut est adouci par l’expérience partagée qui appartient à tout le domaine de l’expérience culturelle. Au cœur de chaque personne se trouve un élément de non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse ».
Être dans un lien d’amitié solide, c’est peut-être avoir compris et accepté que l’autre ne partagera jamais une partie du noyau de sa personnalité. C’est respecter l’existence d’une zone de non-communication entre les deux selfs amis, sans se sentir exclu ou tenu à distance.
Un sentiment d’intimité
Pour finir, reprenons les ingrédients d’une relation amicale grâce à Charles Pépin qui en travaillant sur la rencontre[3] a quasiment produit un guide de la construction des liens.
Au début de la rencontre, il y a le trouble, la curiosité, la reconnaissance et l’envie de se lancer. La rencontre, parce qu’elle n’est pas anticipée et qu’elle se produit par surprise, engendre une forme de bouleversement pour chacun.
Puis un sentiment d’évidence se propage, une impression de familiarité s’installe, comme si la rencontre permettait de renouer avec du connu. On ne fait pas la connaissance d’un étranger, on le reconnait aussitôt comme un intime, ainsi que le dit Freud de Zweig et que le raconte mon jeune patient à propos de ses amis.
Ce qui permet au lien de se consolider (ou de se dissoudre lorsque les ingrédients manquent ou disparaissent), c’est l’expérience de l’altérité, le changement, la responsabilité et le salut.
Découvrir le monde de l’autre, poussé par la curiosité, c’est accepter de se laisser toucher et modifier par lui. C’est pouvoir dire à l’ami que la rencontre a changé nos vies respectives.
L’investissement dans le lien d’amitié conduit à se sentir engagé intellectuellement, affectivement et moralement, et donc responsable de l’autre : certaines rencontres ont des effets thérapeutiques, certaines amitiés sont comme des sauvetages humanistes. Un ami « pleinement humain » peut redonner le goût de la relation à celui qui traverse une période difficile.
On peut facilement créer un lien de résonance (et d’amitié !) entre la pensée de Charles Pépin et celle de Winnicott. Tous les deux décrivent cette tension dynamique dans le lien à l’autre : un bon objet est autant créé à l’intérieur de soi que trouvé à l’extérieur dans l’autre, aussi surprenant et imprévisible que reconnu et familier.
Pour que l’amitié se prolonge sans rompre, cette tension doit rester vivante et souple.
[1] Stefan Zweig, Sigmund Freud, Correspondance, 1991, Paris, Payot.
[2] D.W. Winnicott, « La capacité à être seul », in De la pédiatrie à la psychanalyse, 1989, Paris, Payot.
[3] Charles Pépin, La rencontre, 2021, Allary éditions.