Comité rédactionnel

21/10/2026

La peur, depuis la nuit des temps

Les contes de fées ne disent pas aux enfants que les dragons existent. Ils le savent déjà. Ils leur disent que les dragons peuvent être vaincus (d’après G.K. Chesterton).

La peur, depuis la nuit des temps

La plus grande de nos peurs

La plus grande de nos peurs est peut-être celle de la mort. Il paraît que l’humain n’est pas capable de se représenter sa propre fin.

Les neurosciences ont révélé récemment le paradoxe : bien que l’être humain soit rationnellement conscient de sa mortalité, son cerveau est biologiquement programmé pour nier sa propre mort.

Notre système nerveux aurait recours à des mécanismes de défense très actifs pour dissocier le « soi » de l’idée de la finitude, afin de nous éviter une angoisse existentielle.

Dans la mesure où le cerveau fonctionne principalement en anticipant les événements à venir et en s’appuyant sur les expériences passées, il lui serait impossible de simuler un état où il n’existe plus.

Une étude menée par l’université de Bar-Ilan a analysé les signaux de « surprise » dans le cerveau grâce à la magnétoencéphalographie.

Lorsque des mots évoquant la mort sont associés au visage d’un inconnu, le cerveau sait comment traiter l’information.

Mais lorsque la mort est associée au propre visage du sujet, le système de prédiction cérébral s’effondre et neutralise l’information qui est alors considérée comme « non fiable ».

Tout se passe comme si le cerveau affirmait : « La mort existe, mais elle n’arrive qu’aux autres ».

Ce mécanisme de défense se construirait pendant l’enfance au moment où l’enfant développe la « théorie de l’esprit » et comprend que tous les êtres vivants vont mourir un jour.

D’un point de vue évolutif, les neurosciences expliquent que si l’humain avait pleinement conscience de sa propre destruction inévitable, la peur l’empêcherait de prendre les risques nécessaires à sa survie, à sa reproduction et au développement de l’espèce.

Le déni biologique serait donc un outil de survie.

Mécanismes de défense : les liens entre neurosciences et psychanalyse

Première association rapide : il est intéressant de noter que le vocabulaire des neurosciences est très proche du vocabulaire psychanalytique (mécanisme de défense, déni, déplacement), car il faut bien des mots pour décrire les phénomènes biologiques inscrits dans le cerveau, au même titre que les processus immatériels et psychiques : finalement le vocabulaire est commun et les passerelles entre les deux rives sont nombreuses.

Deuxième association : on pourrait dire que les humains utilisent sans compter la même forme de déni que pour leur propre finitude individuelle quand ils s’emballent pour l’intelligence artificielle sans prendre le temps de mesurer les risques qu’elle représente pour la finitude de l’humanité.

Comment nos peurs évoluent-elles tout au long de la vie ?

Si je m’autorise une confidence, je pourrais dire qu’aujourd’hui j’ai moins peur de la mort que du vieillissement et de la maladie, tout ce qui transforme une vie en un lent naufrage dont on connaît l’issue mais sans pouvoir préciser ni les escales ni le terme.

Elles sont loin mes peurs infantiles, le loup, l’ogre et la sorcière, puis la dame blanche, le clown et l’alien.

A chaque étape du développement, les peurs changent de visage, pour incarner cette angoisse qui nous submerge. Un cortège de personnages effrayants défile sur notre scène psychique, de la naissance à la mort.

Peur et angoisse : quelles différences ?

De manière générale, quelles que soient les disciplines, on s’accorde pour distinguer la peur de l’angoisse. La peur est décrite comme une émotion adaptative déclenchée par une menace réelle ou perçue, imminente.

Elle mobilise le corps, produit une accélération du cœur, de l’adrénaline, des tensions musculaires et elle oriente l’action vers la fuite, la défense ou l’immobilisation. La peur a une fonction protectrice, elle permet d’évaluer le danger puis d’y répondre.

L’angoisse est plus diffuse et sans objet. Elle correspond à un malaise intense et se manifeste dans le corps par une sensation d’étouffement, des palpitations, des sueurs, des tremblements. Elle peut survenir sans danger immédiat identifiable.

Freud : la peur, l’angoisse et l’effroi dans la vie psychique

Freud, dans son texte de référence, Inhibition, symptôme et angoisse (1926), distingue la peur de l’angoisse et de l’effroi. L’angoisse se constitue dans l’attente et la préparation au danger, même s’il est inconnu.

La peur suppose un objet bien défini qui la déclenche. L’effroi est ce que l’on éprouve quand on rencontre un danger sans y être préparé et qui nous déborde, par surprise.

Le cheminement théorico-clinique de Freud le conduit à penser l’angoisse comme un signal émis par le Moi pour se défendre contre un danger, qu’il soit externe ou interne et donc pulsionnel.

Il introduit alors la notion de détresse. La peur est une réponse à la détresse matérielle devant un danger réel, tandis que l’angoisse signale une détresse psychique devant un danger pulsionnel inconscient.

Les peurs de l’enfant aux différentes étapes de son développement

La peur est présente depuis le début de la vie psychique et se transforme au cours du développement des enfants. Il y a la peur de l’étranger vers 7 ou 8 mois, la peur de la séparation, la peur du noir, puis des monstres sous le lit, la peur des bruits et des animaux vers 3 ou 4 ans.

Ces peurs aident l’enfant à se repérer dans un monde inconnu et plein de dangers et lui apprennent la prudence. Elles sont considérées comme habituelles et non préoccupantes quand elles n’engendrent ni souffrance, ni évitement, ni conséquences dans le cadre scolaire, social ou familial.

Pourquoi les enfants aiment-ils les contes qui font peur ?

Les enfants aiment les histoires qui font peur. A l’origine, mythes, légendes et contes appartenaient à la tradition orale, ils étaient racontés lors de veillées, de fêtes ou de cérémonies pour un auditoire composé aussi bien d’enfants que d’adultes.

Les récits contenaient des ingrédients terrifiants, tels que les ogres, les loups, les sorcières, les morts qui reviennent, les punitions cruelles.

Ces histoires servaient à exprimer et partager collectivement des peurs fondamentales en leur donnant une forme narrative et fantastique.

L’ogre, le loup et la sorcière incarnent les peurs et permettent ainsi de tenir à distance les angoisses réelles. Au 19e siècle, avec la diffusion des livres et l’extension de l’éducation bourgeoise, certains récits deviennent des contes d’avertissement.

Ils sont remaniés pour effrayer l’enfant et corriger la désobéissance, la gourmandise, la curiosité et l’imprudence.

Les frères Grimm collectent et remanient les contes populaires de la tradition orale, ils adoucissent ou suppriment les passages les plus cruels, à destination des enfants.

Il s’agit d’aider les plus jeunes à apprivoiser l’angoisse, contenir les émotions et les préparer à affronter le monde réel.

Alice au pays des merveilles : apprivoiser les peurs de l’enfance

Je me souviens d’une émission radiophonique autour de l’œuvre de Lewis Carroll.

Eugène Ionesco donnait son interprétation, lui qui pensait que Alice au pays des merveilles n’était pas un récit destiné aux enfants à moins de reconnaître qu’ils ne sont ni naïfs, ni sereins : « La vision des enfants est pleine de terreurs, l’enfant vit dans l’angoisse.

Les adultes s’habituent à la vie, à une logique et cette logique est quelque chose qui cache la peur fondamentale. Alice connaît à la fois l’attirance et la peur du gouffre.

Qu’est-ce que le gouffre, c’est en même temps la vie, l’univers des hommes, et c’est aussi l’autre côté du miroir, la mort, l’autre monde.

Les enfants marchent entre ces deux abîmes, ils ont le vertige et c’est ce que Carroll a exprimé d’une manière admirable ».

J’aime l’idée que grandir c’est apprivoiser ses peurs, leur faire face, les regarder dans les yeux et les traverser.

C’est s’habituer à la vie, à tous les dangers imprévisibles qu’elle contient. Le goût renouvelé des enfants pour les contes et les histoires horrifiques le confirment.

Mais à la différence de bien d’autres contes, Alice au pays des merveilles ne propose pas une morale lisible ni même une issue rassurante.

Le principe central est le « nonsense », la mise en scène de l’absurdité du monde aux yeux des enfants. Cette histoire est d’ailleurs plus proche de la tradition orale que du refaçonnage éducatif.

Alice est un conte qui parodie et dérègle la forme traditionnelle : il remplace la morale et la logique par l’absurde, il s’appuie sur le jeu verbal et déploie les interrogations sur le passage de l’enfance à l’adulte.

Comment la philosophie stoïcienne nous aide-t-elle à affronter nos peurs ?

Notre monde actuel génère de nombreuses peurs, il est difficile de les passer sous silence, même s’il ne s’agit pas de faire une revue de presse.

La France est agitée de manifestations, tout le monde en parle, et un ami m’envoie un article : « Comment aller bien dans un monde qui va mal ? Lisez Epictète »[1].

Allons bon, mais qui est ce personnage antique dont la pensée traverse les siècles pour offrir un remède à notre perplexité ? Epictète est un esclave devenu philosophe, il appartient à la grande famille des Stoïciens.

Il propose de distinguer le danger réel de la terreur produite par nos représentations. La liberté stoïcienne, c’est ne pas faire dépendre sa tranquillité d’esprit de ce qui échappe à notre volonté, c’est renoncer à contrôler ce qui ne dépend pas de nous : « Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les jugements qu’ils portent sur les choses ».

Par exemple, ce qui nous fait souffrir, ce n’est pas la mort elle-même, c’est l’opinion selon laquelle c’est mal de mourir.

Afin de ne pas nous laisser submerger par les informations plus ou moins fabriquées, Epictète pourrait nous conseiller de juger les représentations avant de réagir et de ne jamais laisser un algorithme décider de ce qui mérite notre attention.

Les peurs réelles sont suffisamment nombreuses et envahissantes, essayons de les affronter sans les déformer, ni les amplifier. Les dragons peuvent être vaincus.

[1] Elsa Mourgues, article de France culture

Anne Brisson Psychologue clinicienne Psychanalyste En libéral et en institution