Comité rédactionnel

24/03/2026

Jouer avec les interdits : obéir ne fait pas un sujet

Ce que j’apprécie au comité de rédaction, c’est cette absence d’interdit, ou peut-être plus justement, cette absence de limitation préalable de la pensée.

C’est sans doute ce que l’on vient chercher, aussi, chez le thérapeute : un espace de parole où tout pourrait être dit, parce que tout pourrait être transformé, parfois même, peut-être, sublimé.

 

 

 

Jouer avec les interdits : obéir ne fait pas un sujet

Cela dit, je vous dois une confession : moi, les interdits, je les aime.

A chaque interdit posé se dessine une limite, et quoi de plus jouissif que de chercher à la dépasser, à la frôler, à la tester, à en éprouver la résistance

En écrivant ces mots, me revient un souvenir joyeux, que beaucoup d’entre nous partagent sans doute : celui de l’enfant qui saute à pieds joints dans une belle flaque d’eau, et qui, l’instant d’après, râle parce que ses chaussettes sont trempées — tandis que le parent, face à cet acte pourtant interdit, lève les yeux au ciel.

Si vous aviez parlé avec l’Amélie enfant, je vous aurais sans doute dit que, pour moi, l’interdit était une énigme.

Parfois, un « non » qui tombe sans explication, comme une évidence qui ne se discute pas. Une frontière invisible que je découvre en la heurtant, que je ne comprends pas toujours — que je ressens d’abord.

Alors, avec l’interdit, viennent la frustration, et parfois la colère, mais aussi quelque chose de plus discret : la découverte qu’il existe un monde qui ne se plie pas entièrement à notre désir.

L’interdit, c’est peut-être, déjà, une première rencontre avec le réel.

Une rencontre qui va certainement dépendre de la manière dont le « non » va être posé. Comme le rappelle Françoise Dolto, l’enfant est un sujet de langage : il a besoin que l’interdit lui soit adressé, expliqué, inscrit dans une parole qui fait lien.

Sans cela, l’interdit reste une expérience brute, difficilement symbolisable. Un interdit sans parole peut devenir une violence silencieuse.

Un interdit expliqué, incarné, peut devenir une boussole. N’est-ce pas là que quelque chose se joue, très tôt, dans la construction du sujet ?

Que ce soit lorsque j’étais soignante, ou aujourd’hui dans mes fonctions de formatrice, d’animatrice d’analyse de pratiques ou de chercheuse, j’observe toujours une forme d’invariant : l’institution peut être, ou non, contenante.

L’interdit y est omniprésent – dans les rythmes, les règles, les espaces, les temporalités — mais tout dépend de la manière dont il est porté.

Lorsqu’il est pensé, soutenu par une équipe, adressé aux sujets, il ne vient pas enfermer, il vient contenir, il fait tenir, il permet au sujet de ne pas se perdre dans l’illimité, et offre un cadre au sein duquel quelque chose peut advenir.

On retrouve ici, en filigrane, les apports de Donald Winnicott : un environnement suffisamment sécurisant – le holding – permet à l’enfant comme au sujet en souffrance de se développer, d’expérimenter, d’exister sans être débordé.

L’interdit, dans ce cadre, n’est pas une fermeture mais une condition de possibilité.

À l’inverse, lorsque l’interdit se vide de sens, lorsqu’il devient mécanique, il bascule. Il ne contient plus, il contraint. Il ne structure plus, il écrase.

Les analyses de Erving Goffman dans Asiles résonnent en moi ici avec force : l’accumulation d’interdits, dans certaines institutions, produit moins de la sécurité que de la dépossession.

Le sujet y est sommé d’obéir, mais ne peut plus comprendre ni se situer. L’interdit devient alors une technique de pouvoir, comme le met en lumière Michel Foucault : les interdits ne sont jamais neutres.

Ils participent de dispositifs plus larges de régulation des corps et des conduites. Ils disent autant ce qui est permis que ce qui doit être contrôlé, surveillé, normalisé.

Dans ce basculement, l’interdit quitte le registre de la loi symbolique pour entrer dans celui de la discipline.

Comment, alors, ne pas faire le lien avec les œuvres de George Orwell ? Un romancier qui, à l’instar de Émile Zola, fut, à mes yeux, un immense sociologue de son époque.

Je me souviens encore du moment où j’ai ouvert La Ferme des animaux : quelques heures de train plus tard, j’en avais achevé la lecture, avec, en tête, un constat qui marqua profondément la sociologue en herbe que j’étais.

Oui, pour vivre en société, les normes et les règles sont nécessaires. Mais dans ce récit, si les règles organisent bien la vie collective, elles se transforment peu à peu, se réécrivent, se déplacent, jusqu’à ce que l’interdit ne soit plus une limite partagée, mais un outil au service de certains.

Dans 1984, Orwell pousse encore plus loin cette logique : l’interdit ne se contente plus de réguler les actes, il infiltre la pensée elle-même. Il empêche de dire, mais aussi de penser autrement. Il n’y a plus d’espace pour élaborer – seulement pour se conformer.

Peut-être est-ce là, en effet, le point de bascule ultime : lorsque l’interdit ne rencontre plus aucun espace de jeu.

Car ce qui me frappe, à travers ces différents registres – l’enfant, l’institution, la fiction politique — c’est que tout semble se jouer dans l’existence, ou non, de marges : des espaces pour comprendre, des espaces pour négocier, des espaces pour détourner, parfois.

Heureusement, même dans les institutions les plus contraignantes, Erving Goffman nous rappelle que les sujets ne cessent d’inventer des « arrangements secondaires », autant de manières discrètes de reprendre un peu de pouvoir sur leur existence.

Alors l’enfant devient adulte.  De mon côté, j’ai appris – et j’apprends encore – que tous les interdits ne se valent pas : que certains protègent quand d’autres asservissent, que certains ouvrent là où d’autres ferment.

J’ai appris aussi à les habiter, à en faire des appuis plutôt que des murs, à en discuter le sens, à en déplacer, parfois, les contours.

Mais quelque chose de l’enfance demeure, je crois – ou du moins je l’espère : une envie d’aller voir, de tester, de ne pas accepter sans comprendre.

Peut-être que c’est cela, finalement, une institution contenante – qu’elle soit familiale, éducative ou thérapeutique : un espace où l’interdit existe, mais où il n’abolit jamais la pensée, où il soutient le sujet sans le réduire.

Un espace où l’on peut encore dire, comme l’enfant : Pourquoi ?

Et, comme l’adulte qui n’a pas tout à fait renoncé à cette part-là de lui-même : Et si on essayait autrement… malgré l’interdit ?

 

Bibliographie

Dolto, F. (1984). La cause des enfants. Paris : Robert Laffont.

Dolto, F. (1989). Lorsque l’enfant paraît (Vol. 1-3). Paris : Seuil.

Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité : l’espace potentiel. Paris : Gallimard.

Goffman, E. (1968). Asiles : études sur la condition sociale des malades mentaux. Paris : Éditions de Minuit

Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : naissance de la prison. Paris : Gallimard.

Orwell, G. (1945). La Ferme des animaux. Paris : Gallimard.

Orwell, G. (1949). 1984. Paris : Gallimard.

Publications – Amélie Turlais (format APA)

Coordination de dossier de revue

Euillet, S., Reimer, D., Turlais, A., & Knorth, E. (2018). Continuities and discontinuities in family foster care. International Journal of Child and Family Welfare, 18(1–2).

Chapitres d’ouvrages collectifs

Barbarini, T., Béliard, A., Nakamura, E., Sartori, L., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2023). Attentes des professionnels scolaires et réponses des professionnels de la santé mentale face à l’agitation des enfants : Une comparaison France/Brésil. In L. Caliman, Y. Cikon, & M. R. Prado Martin (Eds.), L’attention médicamentée. La Ritaline à l’école. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Articles dans des revues à comité de lecture

Turlais, A., Béliard, A., Barbarini, T., Sartori, L., & Nakamura, E. (2025). Être un parent responsable : Quelles attentes des soignants en France et au Brésil ? Éducation, Santé et Société.

Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Turlais, A., & Faisca, E. (2022). Accueillir des enfants rapatriés de la zone irako-syrienne : Analyse des vécus et des pratiques des assistants familiaux français. *Revue internationale de l’éducation familiale, 49(1), 61–79.

Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Faisca, E., & Turlais, A. (2021). Emotions and involvement of foster carers preparing to welcome children arriving from war zones.

Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Planche, M., & Turlais, A. (2019). Against the tide: Psychodynamic approaches to agitated childhood in France, between crisis and resistance. Saúde e Sociedade, 28 (1), 27–39.

Turlais, A. (2017). Pour une production de connaissances scientifiques mobilisables dans la pratique de terrain : Quels types de dynamiques relationnelles entre chercheurs et praticiens ? Éducation et socialisation, 45. https://journals.openedition.org/edso/2616

Rapports de recherche

Turlais, A., Lecaplain, P., Lyet, P., & Molina, Y. (2021). Identifier la pluralité du phénomène de violence institutionnelle en protection de l’enfance : Penser innovations ordinaires et réinventions institutionnelles. Rapport de recherche. ONPE

Turlais, A. (2021). Les effets de l’attente lors d’une intervention d’Aide à Domicile en Milieu Ouvert. Rapport de recherche-action, Sauvegarde 93.

Euillet, S., Ganne, C., & Turlais, A. (2019). L’évaluation des situations d’enfants confiés en famille d’accueil. Rapport de recherche, ANPF.

Béliard, A., Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Mougel, S., Planche, M., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2018). Les sens de l’agitation chez l’enfant. Rapport pour l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP).

Durning, P., & Turlais, A. (2011). *Pratiques et décision en A.E.M.O.* Rapport de recherche, ERISFER.

Amélie Turlais Docteur en Sciences de l’éducation, sociologue et formatrice en travail social