Pourtant notre modernité est obsédée par la transparence : on peut tout dire de soi, ou presque, ses ressentis, ses émotions, ses difficultés psychologiques, ses diagnostics, d’autant que l’environnement est censé être « safe » et dépourvu de jugement. En même temps, il faut mesurer ses propos et ses réactions pour être certain d’être respectueux et de ne blesser personne quand on est à découvert.
Et par ailleurs, cachés derrière un pseudonyme et une bonne dose d’opacité, certains déversent un torrent de haine dans leurs commentaires sur les réseaux sociaux…
Une histoire de la transparence
Je vous propose une petite revue historique de la transparence. Déjà Jean-Jacques Rousseau souhaitait, dans ses Confessions, rendre son « âme transparente aux yeux du lecteur ».
C’est à ses yeux la condition de la sincérité entre les hommes, puis la promesse d’un état de confiance, pour une vie morale et politique non corrompue… Une utopie qui aura rapidement montré ses limites jusqu’à produire le contraire de ce qu’elle promettait.
La société de la transparence selon Byung-Chul Han
Selon le philosophe Byung-Chul Han, la transparence est « le plus fort et le plus pernicieux des mythes contemporains », car elle institue un régime de contrôle totalitaire soft, où l’exigence de visibilité permanente détruit la confiance, l’intimité et la possibilité même de l’altérité.
La société de la transparence devient alors le prolongement de la société de la performance, comme si tout devait devenir visible pour être opérationnel et rentable.
L’exigence de transparence devient généralisée et envahissante, elle circule de la politique à l’intimité dans les années 1990, amplifiée par l’essor du numérique et des réseaux sociaux.
Les premières émissions de téléréalité, comme Loft Story, sont la face la plus spectaculaire d’un même mouvement culturel qui transforme la visibilité en valeur.
Psychanalyse, extimité et mise à nu de soi
Les psychanalystes se sont penchés sur cette transformation. Dès 1969, Jacques Lacan avait forgé la notion d’extimité pour désigner « l’extériorité intime ».
Serge Tisseron l’a reprise pour décrire l’effacement de la frontière entre espace privé et espace public au profit d’une mise à nu de soi.
La consommation de téléréalité est un prédicteur de la divulgation de soi en ligne.
Le sociologue Zygmunt Bauman parle d’une « culture confessionnelle » qui traverse les émissions de télévision et les réseaux sociaux comme un continuum. La transparence promettait l’authenticité puis à force d’être exhibée et systématisée elle est devenue elle-même un outil de manipulation.
Transparence, exposition de soi et réseaux sociaux
Des romanciers « nouvelle génération » s’emparent du sujet, comme Tania de Montaigne, dans son livre qui vient d’être publié, Un violent désir de chaleur humaine : « Tout doit être montré, exprimé, filmé, posté.
Ce qu’on garde pour soi est suspecté d’être sans intérêt. Qui voudrait être sans intérêt ? L’intérieur est devenu l’extérieur. Le dedans est le dehors. Retourné comme un gant.
Payer de sa personne est la moindre des choses. Tout donner. Spectacle permanent. Directement du producteur au follower. Et c’est ça le vrai, le vraiment vrai. Surtout pas d’intermédiaire. Une ligne droite entre soi et les autres »[1].
La transparence en santé mentale
La transparence est aussi très présente dans le champ de la santé mentale, sous deux aspects qui se renforcent mutuellement : la transparence identitaire du diagnostic et la transparence explicative des mécanismes neurologiques censés produire les symptômes.
Sur le versant clinique, de nombreuses personnes se présentent comme bipolaire, HPI, HPE, TDAH, autiste… et sur le versant théorique, de nombreux soignants cherchent à rendre visibles les processus neurologiques, à montrer ce qu’il se passe dans le cerveau (pour exemple « le circuit de la récompense » très présent sur les réseaux pour expliquer l’addiction).
Mais suffit-il d’avoir bien compris ce circuit, de l’avoir précisément visualisé, pour réussir à arrêter une consommation excessive d’alcool ou de chocolat ?
Les limites d’une lecture uniquement neurologique des symptômes
La visibilité peut devenir simplificatrice, voire réductionniste, si l’on commence à croire qu’un symptôme est entièrement compris dès qu’il est associé à une région cérébrale, un réseau ou un neurotransmetteur.
De cette manière, la tristesse devient un déficit, l’angoisse un dysfonctionnement de circuit, l’impulsivité une anomie cérébrale, la singularité d’une histoire n’est plus qu’un simple facteur contextuel.
J’ose croire (encore) qu’un symptôme psychique n’est pas seulement un événement neuronal, mais qu’il est aussi une expérience vécue, inscrite dans une biographie, des relations, une langue, un environnement social et une interprétation personnelle.
L’expérience psychique au-delà des mécanismes cérébraux
Par chance, certains sont convaincus, comme les phénoménologues, que décrire les mécanismes cérébraux peut éclairer l’expérience, mais ne l’épuise pas… ne peut venir à bout de la richesse du vécu.
Il existe bien des phénomènes qui restent invisibles et insaisissables, mystérieux et énigmatiques, impossibles à reproduire et répéter en série pour les besoins de la recherche objective.
Il en va ainsi pour les effets de la parole psychothérapeutique dont on ne peut décrire ce qu’elle touche dans le psychisme des patients, comment elle se diffuse, ce qu’elle transforme, les liens entre émotions et représentations qu’elle défait ou rétablit.
Le phénomène invisible de la parole psychothérapeutique
Le psychisme de l’autre comme miroir
Je me souviens d’une consultation conjointe avec Bernard Golse, une restitution de bilan qui aboutit au projet de psychothérapie, mais l’enfant concerné résiste à la proposition.
Il aimerait pouvoir se débrouiller par lui-même et rejette l’idée d’être aidé, accompagné, dans l’exploration de son psychisme. Bernard Golse lui raconte : « pour voir tes mains, tu n’as besoin de personne, mais pour voir ton visage tu as besoin d’un miroir.
Alors c’est pareil pour les pensées, il y en a certaines qu’on peut voir tout seul et d’autres pour lesquelles on a besoin de se voir dans l’autre ».
Dans la relation psychothérapeutique, le psychisme du soignant est la chambre noire qui permet à certaines représentations inconscientes du patient de prendre forme, de devenir lisibles, d’être traduites en mots.
Malgré toutes les images et métaphores que l’on peut proposer, le processus psychothérapeutique reste impossible à dévoiler dans ses moindres détails.
Rendre visible la psychothérapie dans la fiction
De fait, je me souviens aussi de la curiosité mêlée de crainte que j’ai ressentie quand j’ai regardé le premier épisode de la série « En thérapie ».
Tout le monde a toujours rêvé d’être une petite souris et de pouvoir assister à certaines séances de nos proches, de nos amis, de personnages célèbres, alors même que le secret professionnel auquel est tenu le psychothérapeute et les modalités de communication verbale et non verbale entre les deux psychismes se combinent pour protéger et rendre invisible ce qui se produit dans ce cadre-là.
Quelle satisfaction, en définitive, de voir que les séances mises en scène entre le psychanalyste et ses patients permettaient d’approcher, d’observer et de saisir en partie le travail d’élaboration qui se produit pendant une séance.
Le cadre psychanalytique et le secret professionnel
L’interaction entre analyste et analysant est si particulière, si peu ordinaire, qu’elle ne peut se manifester dans la vie quotidienne, il lui faut un cadre bien spécifique pour que le phénomène se produise.
Le sujet raconte sans crainte d’être jugé et le psychanalyste ne reprend que ce qui est caché dans son discours manifeste, ce qu’il a dit sans l’entendre. Certes on ne peut pas montrer ce qu’il se passe dans une séance réelle parce que le cadre est protégé par le secret professionnel, mais on peut la reconstituer dans une fiction de manière réaliste. Et c’est plutôt réussi !
Dans le même style, je me souviens des séances de psychothérapie de Tony dans la série « Les Soprano » : Chef de la mafia, il est pris de crises d’angoisse tellement invalidantes qu’il se décide à consulter une psychanalyste pour ne pas perdre la face et le respect de son équipe de mafieux !
De Socrate à la psychanalyse : faire émerger une pensée invisible
Pour ne pas se contenter du cadre psychanalytique, somme toute assez récent, revenons au socle et aux sources !
Il existe un fil rouge entre Bernard Golse (prendre connaissance de ses propres pensées grâce au psychisme de l’autre) et Socrate qui se comparait à une sage-femme parce qu’il aidait les personnes à faire naître certaines de leurs réflexions. Son outil était sa propre pensée et à ce titre sa méthode était très proche de celle des psychanalystes : Socrate ne possédait pas lui-même la vérité, et encore moins la vérité de l’autre, il était simplement capable de discerner si la parole de son interlocuteur sonnait juste pour la continuation de l’enquête ou de l’élaboration.
Il estime que le sujet porte dans son psychisme une pensée sans savoir la formuler. Lui accompagne la naissance de la réflexion jusqu’à pouvoir vérifier que l’idée est bien valable, pleine de vie et de vérité.
Ainsi la méthode socratique, comme la méthode psychanalytique, cherche à mettre en forme et en mots une pensée qui n’est visible pour personne, ni pour celui qui essaie avec force de se connaître par lui-même. Se montrer, s’exhiber, se raconter, se poster ne suffira jamais à faire le tour de soi.
Réjouissons-nous que l’on ne puisse retourner le psychisme comme un gant.
[1] Tania de Montaigne, Un violent désir de chaleur humaine, Paris, Grasset, 2026