Combien ?
Combien d’enfants présents ? Combien de patient·es reçu·es ? Combien d’entretiens, de visites à domicile ou de mesures accompagnées ? Combien d’actions réalisées ? Combien de partenaires mobilisés ? Combien d’heures consacrées ? Combien coûte une prise en charge ? Combien pour le prix de journée ?
À l’écriture de ces mots, quelque chose se serre dans mon corps, là où se logent sans doute mon engagement social et citoyen, et une envie me saisit de hurler : Et l’humain dans tout cela ?
Évaluer le travail des femmes et des hommes auprès d’autres femmes, d’autres hommes, d’enfants, cela voudrait-il dire remplir des tableaux de suivi, renseigner des cases et produire des chiffres comparables, supposément objectifs, sur des réalités profondément mouvantes ?
Comme si le chiffre venait attester que l’action a bien eu lieu et suffisait à rendre compte des moyens engagés. À nouveau, cette envie de hurler : mais les chiffres disent-ils vraiment ce que l’action a produit ?
Ce n’est pourtant pas le chiffre en lui-même qui me met en colère. Il nous apporte des informations nécessaires. Ce qui me heurte, c’est la place qu’on lui accorde lorsqu’il prétend raconter, à lui seul, toute la valeur d’une action et laisse dans l’ombre ce qui ne peut être facilement compté.
La passion évaluative et la promesse du chiffre
La question de l’évaluation m’habite depuis longtemps. En 2010, pendant mon master en sciences de l’éducation, j’ai suivi plusieurs enseignements autour de la loi du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale.
Je comprenais alors qu’elle avait été pensée pour renforcer les droits et la participation des personnes accompagnées, mais aussi pour permettre aux établissements et services d’interroger la qualité de leurs pratiques.
Et, au fond, j’adhérais à cette intention. Introduire un peu de rationalité dans l’action, ou tout du moins rendre visible ce qui la guide et lui donne du sens, me paraissait juste et nécessaire.
Les limites de l’évaluation quantitative
Pourtant, cette même année, j’assistais à un colloque intitulé « La passion évaluative ». Il y était dénoncé une évaluation quantitative susceptible d’utiliser « le chiffre pour mettre fin à tout débat possible sur sa non-objectivité ».
Puisque les chiffres ne mentent pas, comment les contester ? Pourtant, les catégories qui les construisaient et les réalités qu’ils écartaient demeuraient rarement discutées.
J’en étais ressortie bousculée, traversée par une question qui ne m’a jamais vraiment quittée : à quel moment l’évaluation, pensée pour soutenir la réflexion et améliorer les pratiques, bascule-t-elle vers autre chose ?
Quand devient-elle un outil de normalisation, de classement, voire de domination ? J’avais alors écrit un texte pour mettre des mots sur ce trouble. Seize ans plus tard, je mesure combien cette tension continue d’habiter mon regard et mon travail.
La quantophrénie : quand le chiffre devient la mesure de l’action
Je reprenais alors la critique de la « quantophrénie », terme forgé par Pitirim Sorokin pour désigner l’application abusive du langage mathématique à des phénomènes qu’il ne peut pleinement saisir.
Vincent de Gaulejac a prolongé cette critique en analysant la diffusion d’une gestion par les indicateurs et les résultats.
La quantophrénie ne réside pas dans le fait de compter, mais dans le moment où le chiffre devient la principale preuve de la valeur d’une action. Cette passion de la mesure promet de transformer une réalité complexe en une information claire et comparable.
Mais comment mesurer un accompagnement, une relation éducative ou ce qu’une rencontre a rendu possible ? Transposées au travail relationnel, les catégories de la production industrielle finissent parfois par définir ce qui mérite d’être regardé — et laissent dans l’ombre ce qui ne peut être facilement compté.
Ce qui est déjà en train d’advenir
Depuis 2025, je coordonne une recherche-action financée par le FONJEP qui me ramène de plein fouet à ces questions, tout en me permettant de les déplacer. S’il ne fallait en retenir qu’un fil, ce serait celui-ci : comment rendre visible l’invisible ?
Auprès d’une MJC et d’une association d’éducation populaire, nous avons cherché une autre manière de penser l’évaluation. Non plus seulement mesurer des résultats, mais regarder ce qui permet à une action d’exister : les relations qui se tissent, la confiance qui grandit, les ajustements, les gestes discrets et les engagements encore fragiles.
Comment évaluer l’action de l’humain sur l’humain ?
Une difficulté demeure : comment évaluer l’action de l’humain sur l’humain ? Comment mesurer la confiance qui s’installe, le sentiment de légitimité qui permet de prendre la parole ou la rencontre ordinaire qui déplace une trajectoire ?
Intimes et relationnelles, ces transformations ne suivent pas toujours le calendrier des projets. Elles peuvent apparaître plus tard, ailleurs, sous une forme inattendue. Ce qui ne se mesure pas immédiatement n’est donc pas inexistant. C’est peut-être simplement en train d’advenir.
Au cours de la recherche, je comprends que les chiffres comptent les étudiant·es présent·es, mais ne racontent pas toujours ce qui leur a permis de franchir une porte, de revenir ou de trouver leur place.
L’engagement se construit dans une attention, une invitation, un message envoyé ou une rencontre presque ordinaire. Derrière une participation parfois irrégulière se trouvent aussi des vies étudiantes contraintes, et non un manque d’envie d’agir.
Le rôle invisible des « passeurs »
La recherche révèle aussi le rôle essentiel des « passeurs », ces personnes et structures qui accueillent, présentent, traduisent ou réparent une incompréhension. Ce travail discret apparaît rarement dans les bilans. Pourtant, une liste de partenaires ne suffit pas à faire coopération. L’utilité sociale se loge aussi dans ces liens patiemment tissés.
Le travail invisible est au cœur de l’action
Le « travail d’articulation » selon Anselm Strauss
Ce que cette recherche m’a appris et permis d’observer fait écho à ce qu’Anselm Strauss nomme le « travail d’articulation ». Celui-ci rassemble les opérations nécessaires pour que les différentes composantes d’une action puissent tenir ensemble : coordonner, ajuster, négocier, reformuler, arbitrer ou maintenir le lien lorsqu’un projet traverse une période de fragilité.
Ce travail ne prépare pas simplement l’action : il en est une composante essentielle.
Une action sociale, sanitaire, médico-sociale ou d’éducation populaire repose sur des gestes discrets : préparer une rencontre, écouter une hésitation, adapter un support, relier ou préserver le dialogue.
Parce qu’ils empêchent les ruptures, ces gestes restent paradoxalement invisibles lorsqu’ils sont bien réalisés. Peu spectaculaires, ils créent les conditions permettant à d’autres effets d’apparaître.
Rendre visible le travail invisible
Rendre ce travail visible suppose de prendre le temps de le raconter, de l’observer et de le mettre collectivement en discussion. Évaluer l’utilité sociale, c’est ainsi regarder non seulement ce qui a été produit, mais aussi tout ce qu’il a fallu déployer pour que quelque chose puisse advenir.
Au fil du processus, l’objet de l’évaluation peut aussi se déplacer. Il ne s’agit plus seulement de mesurer les effets d’ateliers ou d’accompagnements, mais de comprendre ce qui se joue dans les pratiques.
Observations, entretiens et temps collectifs permettent aux professionnel·les de ralentir, de revenir sur leurs actions et de mettre en mots des choix jusque-là intuitifs. L’évaluation devient alors un espace pour confronter les regards, retrouver du sens et reconnaître les savoirs issus de l’expérience. Elle ne porte plus seulement sur les professionnel·les : elle se construit avec elles et eux.
De l’évaluation normalisatrice à l’évaluation créatrice
Dans mon texte de 2010, je regrettais que la dénonciation des dérives de l’évaluation ne débouche pas suffisamment sur une réflexion consacrée aux manières d’évaluer autrement. Je refusais déjà de personnifier « l’Évaluation », comme si elle constituait en elle-même une force nécessairement malveillante.
Penser l’évaluation comme un processus de réflexion sur la pratique
J’avançais une piste qui demeure au centre de mes préoccupations : penser l’évaluation non comme un instrument de mesure des seuls résultats, mais comme « un processus qui permet la réflexion sur la pratique ». Elle ne devait pas uniquement produire des connaissances sommatives, mais devenir formative.
Cette recherche-action donne aujourd’hui une consistance à cette intuition. L’évaluation renforce la normalisation lorsqu’elle impose ses catégories et efface les contextes.
Mais elle soutient l’action lorsqu’elle aide les acteur·rices à mettre des mots sur leur expérience et à élaborer collectivement des possibilités d’évolution.
Produire du savoir à partir de l’action
Tout dépend alors de quelques questions : qui définit les critères et produit les connaissances ? À qui sont-elles destinées ? Les personnes concernées peuvent-elles discuter les interprétations et transformer la démarche ?
L’évaluation devient créatrice lorsqu’elle n’est plus seulement un jugement sur l’action, mais une occasion de produire du savoir à partir d’elle.
Une approche socioclinique de l’évaluation
Ma lecture socioclinique m’invite et, je l’espère, vous invite aussi, à porter une même attention à ce qui se voit et à ce qui se ressent. Évaluer une action, c’est écouter ce qu’elle met en mouvement : les désirs d’agir, les doutes, les empêchements, les besoins de reconnaissance et les écarts entre le travail demandé et celui réellement accompli.
Rendre visible l’invisible ne consiste pas à dévoiler une vérité cachée, mais à ouvrir des espaces où ce qui est vécu, sans toujours pouvoir être nommé, devient matière à réflexion collective.
Entre visibilité, reconnaissance et protection
L’invisible est souvent ce que l’organisation ne prend plus le temps de regarder ou ne reconnaît pas comme une donnée légitime. Mais cette volonté de rendre visible rencontre une limite essentielle : tout ne doit pas être exposé ni transformé en preuve d’impact. Évaluer avec justesse, c’est chercher cet équilibre délicat entre visibilité, reconnaissance et protection.
Faire compter ce qui compte
Évaluer, c’est toujours choisir ce que nous décidons de regarder, de reconnaître et, finalement, de soutenir. Si nos yeux restent fixés sur les seuls résultats rapides et visibles, nous risquons de perdre ce qui fait battre le cœur de l’action : le temps de l’accueil, la confiance qui se construit, le droit d’essayer, les détours nécessaires et la coopération patiemment tissée.
Alors, permettez-moi ce dernier rappel : si les chiffres comptent une part de l’action, ils n’en content jamais toute l’histoire.
Publications – Amélie Turlais-Trachez (format APA)
Coordination de dossier de revue
- Euillet, S., Reimer, D., Turlais, A., & Knorth, E. (2018). Continuities and discontinuities in family foster care. International Journal of Child and Family Welfare, 18(1–2).
Chapitres d’ouvrages collectifs
- Barbarini, T., Béliard, A., Nakamura, E., Sartori, L., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2023). Attentes des professionnels scolaires et réponses des professionnels de la santé mentale face à l’agitation des enfants : une comparaison France/Brésil. In L. Caliman, Y. Cikon, & M. R. Prado Martin (Eds.), L’attention médicamentée. La Ritaline à l’école. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Articles dans des revues à comité de lecture
- Turlais, A., Béliard, A., Barbarini, T., Sartori, L., & Nakamura, E. (2025). Être un parent responsable : Quelles attentes des soignants en France et au Brésil ? Éducation, Santé et Société.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Turlais, A., & Faisca, E. (2022). Accueillir des enfants rapatriés de la zone irako-syrienne : Analyse des vécus et des pratiques des assistants familiaux français. *Revue internationale de l’éducation familiale, 49(1), 61–79.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Faisca, E., & Turlais, A. (2021). Emotions and involvement of foster carers preparing to welcome children arriving from war zones.
- Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Planche, M., & Turlais, A. (2019). Against the tide: Psychodynamic approaches to agitated childhood in France, between crisis and resistance. Saúde e Sociedade, 28 (1), 27–39.
- Turlais, A. (2017). Pour une production de connaissances scientifiques mobilisables dans la pratique de terrain : Quels types de dynamiques relationnelles entre chercheurs et praticiens ? Éducation et socialisation, 45. https://journals.openedition.org/edso/2616
Rapports de recherche
- Turlais, A., Lecaplain, P., Lyet, P., & Molina, Y. (2021). Identifier la pluralité du phénomène de violence institutionnelle en protection de l’enfance : Penser innovations ordinaires et réinventions institutionnelles. Rapport de recherche. ONPE
- Turlais, A. (2021). Les effets de l’attente lors d’une intervention d’Aide à Domicile en Milieu Ouvert. Rapport de recherche-action, Sauvegarde 93.
- Euillet, S., Ganne, C., & Turlais, A. (2019). L’évaluation des situations d’enfants confiés en famille d’accueil. Rapport de recherche, ANPF.
- Béliard, A., Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Mougel, S., Planche, M., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2018). Les sens de l’agitation chez l’enfant. Rapport pour l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP).
- Durning, P., & Turlais, A. (2011). *Pratiques et décision en A.E.M.O.* Rapport de recherche, ERISFER.