Babylab

Formation et recherche

28/09/2026

Erika Parlato : rendre visible l’invisible dans la recherche

Au Babylab Cerep-Phymentin, nous faisons de la recherche pour rendre visibles des savoirs du bébé qui restent souvent invisibles à l’œil nu. Car le bébé sait, perçoit, anticipe, éprouve et participe bien davantage que ce que sa motricité encore limitée nous permet de voir.

Erika Parlato : rendre visible l’invisible dans la recherche

Observer les savoirs et l’expérience du bébé

Observer un bébé demande ainsi de déplacer notre regard. Ce qui ne se manifeste pas par une action immédiatement identifiable, par un geste ou par un déplacement du corps, ne signifie pas pour autant qu’il ne se passe rien.

Au contraire, une grande partie de l’expérience du bébé se joue dans des micro-variations : une orientation du corps, une modification du tonus, une vocalisation, un mouvement presque imperceptible, une suspension, une reprise, une manière de répondre à ce qui lui est proposé.

C’est précisément ce que la recherche peut contribuer à rendre visible.

Quand la microanalyse transforme notre regard

Un exemple particulièrement intéressant concerne l’attention des bébés. Il est souvent admis que les très jeunes enfants ne peuvent maintenir leur attention que pendant des périodes relativement courtes, leur attention étant nécessairement fragmentée et rapidement interrompue.

Or, une recherche menée au Babylab, à partir de l’analyse fine des interactions entre des bébés et un chorégraphe, nous conduit à nuancer fortement cette représentation.

51 minutes d’attention observées chez les bébés

Grâce à une microanalyse des séquences filmées, nous avons pu observer la dynamique de l’attention sur l’ensemble d’une séance de 1 h 05 min. Les résultats montrent 51 minutes d’attention, contre environ 15 minutes classées comme « inattention/intégration ».

Cette donnée quantitative est particulièrement intéressante : elle rend visible une continuité attentionnelle que l’observation globale pourrait facilement sous-estimer.

Mais ces 15 minutes ne doivent pas être considérées trop rapidement comme des moments où le bébé « ne fait plus attention ». Elles peuvent correspondre à une autre modalité d’engagement : des moments d’intériorisation, de traitement, d’intégration ou de réélaboration de l’expérience vécue.

Autrement dit, ce qui apparaît comme une absence d’attention pourrait être, en réalité, une autre forme d’attention.

Être attentif ne signifie pas seulement regarder

Un bébé peut être attentif sans fixer son regard sur ce qui se passe. L’attention peut se manifester à travers le corps, le tonus, l’écoute, la posture, le mouvement, la vocalisation ou encore la manière dont il répond à une proposition de l’autre.

L’attention du bébé est multimodale

L’attention est donc multimodale. Elle ne se réduit pas à un regard dirigé vers un objet ou vers une personne.

C’est pourquoi la microanalyse est si importante : elle permet de suivre, seconde après seconde, la complexité des réponses du bébé et de repérer des formes d’engagement qui pourraient disparaître dans une observation plus globale.

Une attention soutenue dans une relation de réciprocité

La continuité attentionnelle observée semble également liée à la qualité de la relation instaurée entre les bébés et le chorégraphe, ici considéré comme un partenaire de recherche dans l’expérience sensible.

Il ne dirige pas les enfants et ne leur impose pas une activité. Il crée plutôt un espace d’écoute et de réciprocité, dans lequel il reste attentif à leurs initiatives et y répond par des propositions corporelles.

Un dialogue multimodal entre les bébés et le chorégraphe

Il se construit alors un véritable dialogue multimodal : les bébés proposent, le chorégraphe répond, les bébés transforment leurs réponses, et ainsi de suite. Les formes expressives émergent dans cette dynamique de co-création.

Ce qui devient visible n’est donc pas seulement la capacité du bébé à « rester attentif », mais aussi sa capacité à participer activement à une situation relationnelle et sensible.

Quand les statistiques rendent visible l’invisible

Il y a enfin quelque chose de profondément intéressant dans le dialogue entre l’observation clinique, la vidéo, la microanalyse et les données quantitatives.

La statistique peut parfois sembler éloignée de l’observation fine du bébé. Pourtant, elle peut précisément contribuer à rendre visible ce que nous ne pouvions pas voir.

Les données quantitatives au service de l’observation du bébé

Un chiffre comme « 51 minutes d’attention » ne résume évidemment pas l’expérience d’un bébé. Mais il permet de questionner une représentation largement partagée et d’ouvrir une nouvelle hypothèse : et si les capacités attentionnelles du bébé étaient beaucoup plus importantes et plus complexes que ce que nous avons l’habitude de considérer ?

Rendre visible l’invisible, au Babylab, ne signifie donc pas seulement produire des données. Il s’agit de créer les conditions pour que de nouvelles dimensions de l’expérience du bébé puissent apparaître : ses initiatives, ses formes d’attention, ses modes d’engagement, ses réponses sensibles et ses manières de participer à la relation.

Le bébé a dans la tête bien plus que ce que sa motricité nous permet de voir.

La recherche consiste aussi à inventer les outils qui nous permettent de voir l’invisible.

Erika Parlato

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