Comité rédactionnel

26/05/2026

Ce que les amitiés déplacent

Faire de l’amitié un sujet central, n’est pas si fréquent. C’est le constat d’Alice Raybaud qui note que dans les chansons, les films ou encore les sciences humaines, l’amitié semble être secondaire[1].

Ce que les amitiés déplacent

L’amitié, une thématique délaissée par la sociologie

La sociologie s’intéresse au couple, à la famille, aux institutions, aux classes sociales, aux genres… L’amitié, si elle est évoquée, est rarement la thématique centrale et se situe souvent en marge.

Et si, c’était cette position marginale, qui permettait à l’amitié de tordre le cou aux normes établies ?

C’est la question que nous nous sommes posée en équipe. Alors que la sociologie ne fait que constater la reproduction des institutions et des rapports de domination dans le lien amoureux (hétérosexuel), qu’en est-il de l’amitié ?

C’est peut-être le fait que cette relation ne soit pas institutionnalisée, qu’elle puisse durer quelques jours, une année ou plusieurs décennies, s’arrêter puis reprendre, qui fait de cette relation un objet difficile à saisir et à analyser.

Parce qu’elle échappe, peut-être parfois, aux normes ? Ou qu’elle permet de créer des marges ?

Des normes de classe, d’âge et de genre

Une chercheuse française a placé l’amitié au centre de ses travaux, c’est Claire Bidart. Son ouvrage, L’amitié, un lien social, paru en 1997, reprend les enquêtes « contacts entre les personnes », « loisirs » et « emploi du temps » qu’elle complète par de nombreux entretiens.

Elle observe que les amitiés adultes sont très souvent « homophiles » (les ami.e.s sont issu.e.s de la même classe sociale), conditionnées par les espaces (voisinage) et les institutions (école, travail) côtoyés, les activités de loisirs et associatives, les communautés religieuses, les lieux de vacances.

Ces institutions et le poids de leurs normes ne sont pas pour rien dans « la propension à fréquenter sa propre génération »[2] et à avoir des ami.e.s du même genre.

Des données sur les adolescent.e.s, recueillies récemment par Thimothée Chabot dans des collèges mixtes socialement montrent que si les élèves ont majoritairement des ami.e.s proches socialement, ils et elles ont aussi des ami.e.s issu.e.s d’autres groupes sociaux : « si les amitiés sont effectivement moins fréquentes entre élèves socialement distants, elles n’en sont pour autant pas rares : la majorité des élèves d’origines supérieure et populaire ont au moins quelques amis issus du groupe opposé. »[3]

L’auteur fait le même constat sur les chances d’avoir une amitié entre fille et garçon, ou entre « élèves de différentes origines migratoires ou ayant des écarts importants en termes de résultats scolaires ».[4]

En résumé, l’amitié est un lien possible entre collégien.ne.s, de genre, de milieu social ou de niveau différents. Mais qu’en est-il après le collège ?

Les amitiés au lycée

Florence Maillochon [5] qui se concentre sur les amitiés au lycée observe une circulation des filles dans les groupes d’amis au moment des mises en couple hétérosexuel. Les filles rejoignent le groupe d’amis de leur partenaire, qu’elles ont tendance à quitter au moment de la rupture amoureuse.

Si l’amitié est souvent le véhicule de la norme (hétérosexuelle), et est « sensible aux évènements du cours de la vie et aux changements biographiques », pour reprendre les travaux de Claire Bidart, [6] l’amitié est « moins soumise que les autres relations aux cadres sociaux qui l’entourent ».

Un léger et passager écart à la norme ?

S’échapper de la norme : c’est ce que font certains enfants observés par Sophie Levrard[7] ou Baptiste Besse-Patin lorsqu’elle et ils s’approprient des lieux « plus ou moins imaginaires » à l’école ou en centre de loisirs : la table de ping-pong devient une cabane et le préau devient parcours d’équitation (sans cheval) avec obstacles et jury[8].

Sophie Levrand remarque que « si les effets de réciprocité entre les espaces et les relations sociales sont indéniables, c’est parce que le lieu « n’existe » pas sans les amis qui le font vivre ».[9]

Ainsi ces ami.e.s défient, le temps d’une récréation ou d’un temps libre, les activités cadrées et formelles et la domination adulte.

C’est peut-être parce que les acteurs principaux dans la littérature jeunesse ou dans les dessins animés sont rarement des meilleurs amis filles-garçons, que des enfants d’école élémentaire citent majoritairement des enfants du même genre lorsque Julie Pagis et Wilfried Lignier[10] leur demandent de nommer trois « bons amis » dans leur école.

« Ce n’est pas qu’il n’existe pas d’amitiés mixtes mais elles ne sont pas jugées assez stables ou centrales pour être citées » expliquent les chercheur.e.s. Ainsi ces amitiés si elles sont moins « visibles et centrales », existent, à la marge.

Les travaux de Niobe Way, sur les groupes de garçons de milieux urbains populaires racisés nous invitent également à regarder les marges.

En effet, avant d’intégrer des normes adultes de masculinité hégémonique, d’indépendance émotionnelle et de construction de couple hétérosexuel, les jeunes garçons affirment une volonté de « tout partager » et de nouer des relations profondes avec leurs amis proches.

Ainsi, la centralité des amitiés au sein des groupes de garçons constitue un espace privilégié de résistance aux normes de genre[11].

Aux redéfinitions de nouvelles normes ?

Le registre de l’amitié a pendant longtemps et est encore employé pour décrire les couples homosexuels, un registre initialement justifié par l’interdit de la loi.

On parle alors des « amitiés romantiques » pour les femmes et des « amitiés particulières » pour les hommes.

Si ce vocabulaire relève en partie de l’euphémisme, il décrit aussi la réalité de subcultures qui devaient construire de nouveaux types de lien à l’écart du cadre de la famille hétérosexuelle »[12] constatent  Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch.

Est-ce parce qu’ils sont minoritaires, en marge, que certains groupes créent autre chose ? Résistent ? Redéfinissent des normes ? Plus les « déviants », décrits par Howard Becker, sont renvoyés à leur déviance, plus il se réunissent entre eux pour explorer leur histoire et prouver le bien-fondé de leur existence, construire un système et des manières de vivre ».

Hélène Giannecchini décrit ainsi l’omniprésence et la nécessité des liens amicaux dans la structure du quotidien à tous les âges de la vie, de la solidarité et des luttes pour les droits sociaux, au sein des communautés queers marginalisées[13], des relations d’amitié qui « repensent la famille depuis les marges »,[14] créant des espaces et de nouveaux imaginaires mais surtout de nouvelles formes de vie collective pour les personnes queer.

Ainsi, c’est peut-être parce que l’amitié demeure un lien peu stabilisé, non institutionnalisé, difficile à définir et encadrer qu’elle conserve une capacité de s’échapper, de résister, d’inventer et de déplacer les contours des normes sociales.

Chloé Michaud, Julia Kaminski, Benoît Sleiman, Aude Kerivel

[1] Raybaud A. (2024). Nos puissantes amitiés, La découverte.

[2] Bidart C. (1997). L’amitié, un lien social, La Découverte, p.43

[3] Chabot T. (2022). L’homophilie sociale au collège, Amitiés et inimitiés entre élèves socialement distants dans quatre établissements mixtes, Revue française de sociologie,  vol.63. p.90

[4] Chabot T. (2022). L’homophilie sociale au collège, Amitiés et inimitiés entre élèves socialement distants dans quatre établissements mixtes, Revue française de sociologie, vol.63. p.86.

[5] Maillochon F. (2003). Le jeu de l’amour et de l’amitié au lycée : mélange des genre (Pages 111 à 135) https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2003-1-page-111?lang=fr

[6] Bidart C. (1997).  L’amitié, un lien social, La Découverte,  p.364

[7] Levrard, S. (2023). Les Tiers-Lieux de l’école : des espaces d’expression de l’amitié et du bien-être des Enfants.” Éducation et Socialisation, vol. 67,  DOI.org (Crossref), https://doi.org/10.4000/edso.23061.

[8] Besse-Patin B. et all. (2026) Évaluation du déploiement d’un programme en faveur de l’égalité filles-garçons, de la déconstruction des stéréotypes de genre et de la prévention des violences sexistes et sexuelles dans les temps péri et extra-scolaires, porté par des mouvements d’éducation populaire et de jeunesse, Rapport LEPPI.

[9] Op cit., p.32

[10] Lignier W., and Pagis J. (2017). L’enfance de l’ordre : comment les enfants perçoivent le monde social. Seuil. Liber.

[11] Way, N., « Intimacy, Desire, and Distrust in the Friendship of Adolescent Boys », in Way. N, and Chu, J., Adolescent Boyes, Exploring Diverse Cultures of Boyhood.

[12] Chauvin S., Lerch A., (2013). Des liens et des familles, Sociologie de l’homosexualité, Que sais-je Repères.

[13] Giannecchini, H., (2024). Un désir démesuré d’amitié, La librairie du XXIe siècle, Seuil.

[14] Femmes plurielles, Une famille d’ami∙e∙s : la communauté LGBTQIA+ et la « famille choisie » l’analyse Soralia 2024 « Famille choisie et culture du care dans la communauté LGBTQIA+ » de Mathilde Largepret 

Aude Kerivel Docteur en sociologie Directrice du LEPPI Chercheur associé au CEREV, université de Caen

Dernières publications de Aude Kerivel

  • Autour de leur « petite planète », Défaire les injonctions contradictoires de la protection de l’enfance, En mode mineur, revue Panthère Première, Numéro 10 automne 2025.
  • Enfance, éducation : le nécessaire changement de paradigme, France 2040, Fragments d’avenir sous la direction de Jacques Attali, Flammarion, 2025.
  • Protéger l’enfance, tenir notre promesse aux enfants, Flammarion, 2025.