Le silence comme un mode de présence au monde
Alain Corbin présente le silence, non pas comme une absence de bruits, mais comme un mode de présence au monde : un espace de recueillement, de concentration, de rêverie et d’oraison.
Dans le passé, « le silence témoignait de l’intensité de la rencontre amoureuse et semblait condition de la fusion.
Il présageait la durée du sentiment. La vie du malade, la proximité de la mort, la présence de la tombe suscitaient une gamme de silences qui ne sont, aujourd’hui, que résiduels »[2].
Il analyse les quêtes du silence dans les déserts, les montagnes et les forêts. Il décrit ses disciples monastiques comme les chartreux.
Il explique ses tactiques sociales comme chez les paysans protégeant leurs secrets familiaux.
Il met en lumière les liens entre le silence et la parole, la façon dont le silence précède et enrichit la parole, en particulier chez les grands orateurs ou dans les textes sacrés.
Il aborde ses dimensions tragiques comme le silence de Dieu et sa perte de valeur après les années cinquante face au développement de l’hypermédiatisation contemporaine qui nous éloigne de l’intériorité : « La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi ».
Ambivalences du silence à travers les époques
A la Renaissance, le silence est une condition du recueillement, de la prière, de la réflexion et de l’éducation intérieure : la parole est donc rare et valorisée.
Au 19e siècle, le silence favorise la rêverie, la poésie, la recherche de soi. Puis le silence de Dieu devient une question tragique, héritée du livre de Job et de la Passion.
Le silence divin n’est plus seulement un mystère mais un vide qui semble confirmer l’absence de Dieu plutôt que sa présence mystérieuse…
Le silence se trouve ainsi sur une crête et peut basculer du côté du vide ou du plein. La littérature et la pensée religieuse au 19e siècle mettent en forme cette expérience collective de l’abandon, la souffrance individuelle rejoint la souffrance de l’histoire.
Le silence de dieu alimente la révolte, le doute, parfois la perte de la foi, renforce le sentiment d’être abandonné dans les situations de détresse, de violences et de catastrophes.
A l’époque des deux guerres mondiales, le silence devient ambivalent, source d’apaisement ou d’angoisse, surtout dans les tranchées où il annonce l’offensive ou la mort.
Dans l’après-guerre, le silence est encore associé à la politesse, à la décence, à la retenue sociale.
A partir du glissement historique des années 1950, le silence perd sa valeur éducative et sociale, il cesse d’être un moyen d’apprendre le recueillement et l’écoute de soi, tandis que le bruit (de la ville, des médias et de la musique omniprésente) devient la norme.
C’est la montée d’une culture plus bruyante, plus médiatique qui envahit les espaces sociaux et réduit les temps de retrait. Le silence devient rare, presque subversif.
Silence et oralité
De tout temps, silence et oralité entretiennent une relation symbiotique dans la mesure où l’un est le complément indispensable de l’autre.
Dans la communication orale, le silence structure le discours, il permet l’écoute et enrichit le sens des mots prononcés, en marquant des pauses essentielles.
Le silence demeure un cadre intérieur dans lequel la parole peut surgir avant d’être partagée, il est à ce titre un ingrédient majeur des interactions et plus spécifiquement de toutes les formes de dialogues thérapeutiques.
Le silence dans les soins psychiques
La question du silence en psychanalyse se pose très vite dans la trajectoire de Freud, car une de ses premières patientes le trouve trop bavard, lui demande de se taire et de la laisser parler.
Grâce à Emmy von N., il comprend que laisser libre cours à la parole du patient, sans chercher à l’interrompre, était la meilleure façon de laisser émerger un discours au plus près des symptômes et de leur origine.
C’est ainsi qu’il abandonne l’hypnose et la suggestion pour développer une pratique fondée sur l’association libre.
La dynamique du soin se déplace : ce n’est pas le soignant qui dirige le récit mais le patient qui en associant librement produit un récit et un discours dont certaines parties suscitent l’interprétation.
C’est le psychisme du patient qui invite le psychisme du soignant à travailler.
Le silence : un outil technique
Le silence du soignant devient alors un outil technique : il permet de ne pas interrompre, de ne pas saturer l’échange de questions et laisse se déployer les associations du patient.
Comme tout concept nouveau, le destin du silence en analyse a connu des dérives dont la caricature est celle du psychanalyste qui ne dit plus un mot et s’en tient à quelques bruitages pour manifester sa présence et son attention.
Cet excès de silence peut constituer une entrave au bon déroulement des soins pour des patients qui se sentent rapidement abandonnés et négligés par un soignant trop silencieux.
Le travail psychothérapeutique avec les enfants, par exemple, implique un autre maniement du silence.
Pour Winnicott, le silence dans la cure n’est pas un vide à combler, il ouvre un espace relationnel qui peut soutenir le patient dans son élaboration, à condition qu’il se sente contenu.
Il distingue un silence vivant qui aide le travail psychique d’un silence qui devient retrait stérile ou inquiétant.
Pour Winnicott, le silence participe à l’installation du Holding : l’analyste offre un environnement suffisamment sécurisant pour que le patient puisse penser, jouer et symboliser à son rythme.
Le silence du côté du patient peut lui permettre de se regrouper intérieurement, ce que l’analyste doit tolérer sans panique ni précipitation.
Le silence peut être une présence active, non pas une absence de travail (allez expliquer cela à nos managers productivistes actuels), ni même une forme de résistance, mais une étape d’élaboration.
Chez Winnicott, le silence est aussi associé à un très beau concept : la capacité à être seul, la capacité de se sentir seul, en présence de l’autre.
Cette capacité se construit grâce aux expériences précoces quand l’environnement maternel est suffisamment bon pour soutenir le moi de l’enfant et lui permettre d’éprouver la continuité d’exister.
La mère suffisamment bonne est celle qui s’adapte très finement aux besoins de son bébé, puis qui se retire progressivement afin que l’enfant face l’expérience se sentir seul, sans se sentir pour autant abandonné.
L’enfant apprend ainsi à garder à l’intérieur de lui la présence de la figure maternelle même quand elle n’est pas là.
Cette expérience répétée rend ensuite possible la capacité de rester seul dans le silence, de penser par soi-même et de jouer avec sa vie psychique sans effondrement.
Le silence chez Lacan est bien différent : le silence devient un acte structurant, il incarne la notion de manque et laisse le discours du sujet se déployer autour de son désir.
L’analyste se tait pour que le patient se confronte à ce qui échappe à son propre discours. Le silence lacanien est ascétique, il évite de combler la demande, il relance le transfert dans son rapport au manque et à la vérité, il refuse d’offrir un cadre confortable ou de consolation.
Le silence du côté des patients a plein de facettes différentes.
En début de séance, il peut signaler l’embarras, la peur du jugement ou l’impossibilité de mettre des mots sur des affects archaïques comme la honte ou l’angoisse.
Certains jeunes patients s’excusent de n’avoir rien à dire, comme s’ils se sentaient obligés de rendre la séance intéressante, de réussir le spectacle, de gagner des « like » et des « followers » comme sur les réseaux sociaux.
Le mutisme, un cas particulier de silence
Je me souviens d’une petite fille âgée de 4 ans, en moyenne section de maternelle.
Elle est très bavarde avec ses amies, mutique avec la maîtresse et la plupart des adultes de l’école, occasionnellement mutique avec ses parents et avec moi.
Son mutisme est manifestement un mécanisme de défense qu’elle utilise volontairement, parfois à son insu, parce qu’elle en a pris l’habitude, parce qu’elle est piégée par l’idée de rester fidèle à son symptôme.
C’est sa façon de maîtriser en retour un environnement qu’elle perçoit comme intrusif, exigeant, contrôlant.
La maîtresse est jeune et un peu rigide. Pour avoir le sentiment d’avoir bien fait son travail, elle a besoin des réponses et de la participation active de ses élèves.
Ma petite patiente est particulièrement sensible aux attentes étouffantes des adultes, pour des raisons personnelles et intrafamiliales.
Sa colère et sa résistance s’expriment silencieusement, à travers son regard qui s’assombrit et sa bouche close.
Elle se protège et se défend en contrôlant parfaitement son sphincter buccal. Rien ne sort de sa bouche pincée au maximum si elle ne l’a pas décidé : elle choisit ainsi le moment et surtout l’interlocuteur.
Les pôles extrêmes du silence
Le silence est un espace qui s’étire entre deux pôles extrêmes.
Il existe des silences délicieux et d’autres mortifères. Marcel Proust est l’un de ceux qui décrit le mieux les textures possibles du silence : « L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent, que je m’y avançais avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray »[3].
D’autres silences, ceux qui se prolongent, qui s’installent, qui instaurent un climat maussade, sont ceux qui détruisent les liens. On peut se sentir enfermé puis anéanti par le silence de l’autre.
Je n’ai pas envie de terminer sur une note macabre, alors que l’état du monde me pousse à le faire, car le silence le plus grand et le plus tragique de tous les temps sera celui qui régnera quand la Terre sera dévastée.
Ce silence-là a inspiré de nombreux poèmes et textes sublimes : « Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés, Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez ! […] D’un seul coup la nature interrompra ses bruits »[4].
Je préfère redonner au silence sa place nécessaire dans la psychopathologie de la vie quotidienne.
Apprendre à supporter et profiter du silence pour s’écarter du vacarme du monde, se recentrer sur soi, favoriser le dialogue intérieur pour mieux dialoguer avec l’autre.
Cela se constitue dès le début de la vie grâce à la capacité d’être seul en présence de l’autre.
Jouer, rêver, se détendre, sans éprouver ni l’intrusion ni l’abandon, tout en sentant l’autre disponible : c’est ce qui rend possible un silence et une solitude psychiquement habités.
[1] L’oralité, journée associative Cerep-Phymentin, 10 avril 2026, Paris
[2] Alain Corbin, Histoire du silence, de la renaissance à nos jours, Albin Michel, 2016
[3] Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard, Paris, 1954
[4] Leconte de Lisle, « Solvet seclum », in Poèmes barbares, 1862