Association

22/04/2026

Histoires de bouches par Bernard Golse

Discours du président de Cerep-Phymentin à l’occasion de la journée associative du 10 avril 2026

Bonjour à toutes et à tous.

Notre dernière journée associative date de 2024 et c’est à nouveau un grand plaisir pour moi que d’ouvrir cette nouvelle journée associative du Cerep-Phymentin en tant que président de cette association qui compte tant à mes yeux.

J’exprime toute mon admiration aux équipes soignantes et à l’équipe du siège qui font toutes un travail formidable sous la direction efficace, attentive et respectueuse de Grégory Magneron en lien avec le bureau et le conseil d’administration tous deux extrêmement impliqués.

Je souligne l’importance de ces journées associatives qui ont une vraie valeur de respiration institutionnelle et encore plus dans ces temps troublés qui mettent en difficulté le soin psychique, la psychopathologie et la psychanalyse.

Superbe affiche et programme très alléchant (pour choisir un terme qui nous situe d’emblée dans l’oralité).

Bravo et merci à tous ceux et à toutes celles qui ont si bien pensé et organisé les choses !

 

 

Histoires de bouches par Bernard Golse

Quelques remarques de départ

Pour tous ceux qui interviennent, à un titre ou à un autre, en tant que soignants de la psyché de l’enfant, la bouche ne saurait être réduite à sa dimension seulement corporelle.

Du fait de l’emplacement anatomique très particulier de la bouche, au carrefour du dedans et du dehors, la bouche se trouve en effet impliquée dans toute une série de fonctions et de processus qui participent profondément à l’ontogenèse de la personne.

  •  On distingue classiquement l’oralité primaire centrée sur l’alimentation et l’oralité secondaire ou élargie qui concerne toute prise en soi d’informations ou d’éléments venant du dehors quel que soit le canal sensoriel concerné comme en témoignent certaines métaphores telles que « boire les paroles » de quelqu’un ou le « manger des yeux »…
  •  Je rappelle aussi la triade classique de l’incorporation, de l’introjection et de l’identification.

L’incorporation se joue par rapport aux limites du corps (prendre en soi un aliment), l’introjection se joue par rapport aux limites de l’objet interne (prendre en soi – telle ou telle caractéristique de l’objet) et l’identification se joue par rapport à quelle limite… mystère !

  •  Enfin je veux souligner les liens qui existent entre l’oralité et le narcissisme.

Pour S. Freud, on le sait, l’idéal narcissique, était au fond « des lèvres qui se baiseraient elles-mêmes » et réfléchissons en outre au fait que si l’on essaie de s’embrasser dans le miroir, quels que soient les efforts qu’on puisse faire, on ne peut finalement s’embrasser … que sur la bouche !

Cela m’amuse d’imaginer que peut-être certains d’entre vous feront l’essai ce soir dans leur salle de bain…

Vous verrez, il n’y a rien à faire, on ne peut vraiment s’embrasser soi-même que sur la bouche.

J’en viens maintenant à l’idée qu’il y a toute une série de bouches différentes

La bouche de l’étayage

Que nous dit la théorie de l’étayage ?

Que le bébé tète d’abord pour se nourrir, pour absorber les calories nécessaires à sa survie, mais que très rapidement, il va découvrir, lors des premières tétées, toute une série de plaisirs connexes, de plaisirs en prime, de plaisirs de surcroît parmi lesquels la voix de sa mère, l’odeur de sa mère, le toucher de sa mère, le holding de sa mère…

Ceci vaut pour toutes les zones érogènes partielles mais, en particulier pour la bouche dont on voit bien, alors, le rôle central quant à l’établissement d’une limite entre le dedans et le dehors, c’est-à-dire entre le soi et le non-soi ainsi que son rôle dans l’établissement d’une ligne de démarcation progressive entre le registre du besoin et le registre du désir.

La bouche du fœtus

Le fœtus suce son pouce, et le réflexe de succion peut se déclencher dès le cinquième mois de gestation, à l’occasion d’un frôlement des lèvres par le doigt comme l’ont montré certaines photographies à sensation qui ont pu pénétrer dans l’intimité de la vie fœtale.

Plus récemment, les progrès de l’échographie nous ont appris l’existence de tout un jeu de flux et de reflux du liquide amniotique au niveau de la bouche et du tractus digestif supérieur, avec même des possibilités de hoquet fœtal très impressionnant, hoquet dont les fonctions demeurent encore, évidemment, assez énigmatiques.

Pendant la grossesse enfin, le goût se développe après les deux sensorialités proximales (TO) et avant les sensorialité distales (AV) ce qui préfigure le fonctionnement ultérieur de la bouche entre le dedans et le dehors.

La bouche du bébé

Chacun a bien en tête la notion de stade oral du développement psychoaffectif, ainsi que les précisions qu’avait apportées K. Abraham en distinguant l’oralité passive ou réceptive du premier semestre de la vie, de l’oralité active ou sadique du deuxième semestre.

Dans cette perspective, le moment du sevrage revêt une importance capitale par sa date plus ou moins précoce selon les cas et selon les cultures, ainsi que par toute la charge fantasmatique qui s’y attache en termes de séparation.

En ce qui concerne les travaux de R. Spitz, je rappellerai seulement ses conceptions quant à la bouche comme « cavité primitive » qui, en nouant étroitement les diverses activités de la bouche, de la langue et de la main, offrent une vision en quelque sorte incarnée d’une oralité élargie.

Ce à quoi il faut ajouter que le conflit ambivalentiel primaire entre pulsions de vie et pulsions de mort va bien sûr infiltrer tout ce registre de l’oralité, ne serait-ce qu’au niveau de l’opposition avaler/rejeter, comme l’a bien montré S. Freud dans son travail sur « La négation », en 1925, mécanisme qui participe fondamentalement à la délimitation du monde interne et du monde externe.

La bouche de l’enfant autiste

Par son concept de « zone-objet complémentaire », P. Aulagnier avait bien souligné le fait que, chez l’infant, la bonne bouche est en réalité indissociable du bon sein, de même que la mauvaise bouche l’est du mauvais sein.

Ceci rejoint les travaux de F. Tustin qui nous ont appris la douleur vécue par les enfants autistes à propos de ce qu’elle désignait sous le terme « d’amputations du museau », la notion de « museau » impliquant, ici, non seulement la bouche mais l’ensemble de la région péribuccale.

La bouche se trouve ainsi au centre de ces problématiques autistiques dont l’objectif est au fond d’évacuer la douleur psychique de la disjonction prématurée bouche-mamelon, d’où chez le petit John, « le trou noir », « le bouton parti » et « les méchants piquants »…

Plus récemment, G. Haag a également travaillé la question des niveaux archaïques et originaires du « théâtre de la bouche » (D. Meltzer) dans le cours du développement normal et pathologique du bébé.

La bouche de l’attachement

La théorie de l’attachement (J. Bowlby) accorde également une place centrale à la bouche, ne serait-ce que par le biais de la succion et du cri qui constitue deux modalités d’attachement essentielles à côté du grasping, de la poursuite oculaire et du réflexe de fouissement bien connus des pédiatres même si J. Bowlby a très vite retiré la succion de sa liste des comportements d’attachement du fait peut-être de l’importance indéniable des pulsions orales dans la perspective psychanalytique…

La bouche du langage

Première remarque

Il y a quelques années, dans leur très beau travail sur les rapports dynamiques entre incorporation et introjection, N. Abraham et M. Torok ont montré que le langage ne peut advenir qu’en fonction d’une bascule de la « bouche pleine de sein à la bouche pleine de mots », et que cette bascule s’effectue autour de « l’exploration glosso-linguo-palatale du vide ».

Deuxième remarque

Il importe de noter que l’appareil du langage se développe en fait par la mise en jeu coordonnée de tout un ensemble de zones ou d’éléments corporels initialement dévolus à d’autres fonctions.

C’est le cas des poumons dont la fonction première est la respiration, et c’est le cas de la bouche dont la fonction première est tout de même l’alimentation.

Ceci pour dire – sur le modèle, encore une fois, de l’étayage – que le langage vient se greffer secondairement sur le fonctionnement auto-conservatoire, révélant, par-là, ses liens moins avec le registre du besoin qu’avec ceux du désir et de la demande.

Troisième remarque

Il ne faut pas oublier que les premières productions sonores de l’enfant peuvent sans doute être vécues par lui comme de véritables substances matérielles remplissant sa bouche et, comme telles, susceptibles d’être ressenties, par lui, comme perdues lors de l’émission.

Ceci peut en quelque sorte se vérifier au cours du traitement de certains enfants mutiques chez lesquels on a le sentiment que parler a réellement valeur d’arrachement d’une partie d’eux-mêmes.

Mais en fait, cela est presque observable également chez les bébés à travers le plaisir qu’ils prennent à emplir leur bouche de leurs vocalises et à les faire tourner comme dans une sorte de manège interne.

La bouche, l’autre et les pulsions

La « théorie de la séduction généralisée » qui a été développé par J. Laplanche nous dit que lorsque la mère donne le sein à son enfant, elle lui donne en effet à téter du lait qui le nourrit, certes, sur le plan calorique mais, qu’elle le veuille ou non, qu’elle le sache ou non et qu’elle l’accepte ou non, rien ne peut faire que son sein ne soit aussi investi par elle comme un organe hautement érotisé dans le cadre de sa vie de femme.

D’où des messages énigmatiques encore indécodables par l’enfant néotène qui vont donc être stockés dans sa psyché en attente de traduction ultérieure mais qui vont constituer les « objets-sources » de ses pulsions et de ses pulsions orales notamment.

Autrement dit, même les pulsions (et pas seulement orales) se construisent à deux (ou à trois), même les pulsions se co-construisent dans le champ des interactions.

A ceci, on peut ajouter que les pulsions (en particulier orales) de l’enfant vont ensuite se voir régulées au sein de certains jeux entre mère et enfant, jeux bien étudiés par M. Soulé qui a montré comment les faire-semblant de la mère (faire-semblant de vouloir manger ou croquer son bébé) vont aider l’enfant à moduler progressivement ses pulsions agressives.

Ces jeux de faire-semblant vont permettre au bébé d’instaurer le troisième temps du montage de son circuit pulsionnel selon M.-Ch. Laznik-Penot, troisième temps qui, après celui de la quête de l’objet de satisfaction et celui du retournement de la pulsion sur le corps propre (découverte des auto-érotismes), amène alors l’enfant à se proposer lui-même comme objet de la pulsion partielle (ici, orale) de l’autre (ici, la mère) – CHAT (qs).

Pour finir de manière légère quoique profonde, je voudrais maintenant vous parler du baiser et du bisou qui s’inscrivent, par essence, dans le champ de l’oralité.

 En fait, ce que je voudrais souligner c’est comment l’oralité peut aussi servir les desseins de la symbolisation primaire.

Le baiser, le déni de la différence des sexes

S’embrasser sur la bouche peut être – chacun le sait, je pense – un acte parfaitement symétrique avec – si on le souhaite – une pénétration mutuelle de la langue de l’un dans la bouche de l’autre.

De ce fait, contrairement à l’acte sexuel génital, le baiser sur la bouche peut valoir comme un déni de la différence des sexes dont on sait l’importance à l’adolescence par exemple.

Pour une petite métapsychologie du « smack » enfin

Les tout-petits ne savent pas tout de suite faire des bisous.

Il faut attendre quelques mois et encore plus pour qu’ils apprennent à faire des vrais bisous qui « claquent ».

Un bisou qui claque est très difficile à faire en réalité, si l’on y pense.

Il faut pousser les lèvres en avant et les reculer d’un coup vers l’arrière.

Mais ceci ne suffit pas et le mouvement du bisou qui claque est en fait très complexe et très intéressant, symboliquement contradictoire dans les deux temps qui le composent.

  •  Premier temps : protrusion des lèvres vers l’avant

On pourrait penser qu’il s’agit d’une avancée vers l’objet (vers l’autre qu’on embrasse) mais en même temps il s’agit justement d’un temps où les lèvres sont serrées comme pour refuser toute possibilité de pénétration par l’autre.

  •  Deuxième temps : rétraction rapide des lèvres, pour que cela fasse « smack »

On pourrait penser qu’il s’agit d’une prise de distance par rapport à l’objet mais cette rétraction soudaine s’accompagne paradoxalement d’un petite ouverture des lèvres comme s’il y avait là, en même temps, l’acceptation d’une potentielle pénétration par l’objet au moment même où la bouche s’écarte de celui-ci.

  •  Finalement, nous voyons bien la succession de deux temps, chacun d’eux étant porteur d’une contradiction symbolique ce qui me fait dire personnellement, que le « smack » vaut en fait comme une double dénégation comportementale du style « Tu veux ou tu veux pas ? »

Conclusions

Tels sont quelques éléments de réflexion quant à la bouche, qui peuvent guider le travail « psy » avec les enfants dont la croissance et la maturation psychiques se jouent, toujours, à l’exact entrecroisement de son corps et de son environnement.

 

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