Dans un premier temps, j’ai imaginé déposer une base un peu lisse.
Le lisse du lait, du geste ajusté, du regard suffisamment présent pour que quelque chose se dépose sans heurt.
Ce moment presque imperceptible où la bouche rencontre ce qui la nourrit, et où, dans cette rencontre, quelque chose s’apaise, se rassemble, se tient.
Comme ce carré de chocolat pris après un atelier thérapeutique chahutant, un accompagnement bouleversant, un entretien déconcertant, non pas par faim mais pour adoucir ce qui a été entendu, vécu pour déposer une couche de douceur là où quelque chose, peut-être, s’était légèrement fissuré.
Cela n’est pas sans écho à ce que nous a rappelé Bernard Golse en faisant référence aux travaux de Spitz : ce n’est jamais seulement le lait qui nourrit, mais la relation dans laquelle il est donné.
La « bonne bouche », le « bon sein » ne relèvent pas d’une donnée naturelle.
Ils se construisent, dans la rencontre, dans l’ajustement, dans cette chorégraphie fine entre un enfant et celui ou celle qui prend soin.
Alors face à cette évidence fragile, j’ai imaginé déposer une autre matière plus épaisse, plus en relief.
Il ne s’agit pas seulement de manger mais aussi d’être tenu, et de tenir. La bouche devient ce qui permet une entrée avec l’autre : un succion, un cri, du grasping. Alors le corps entier s’oriente, s’organise autour de cette adresse.
Dans ce mouvement, en contrepoint, la pensée de Bowlby affleure : l’attachement comme trame, comme nécessité vitale.
Mais déjà, le tableau ne se limite plus au bébé.
Ce qui s’est donné à voir ce jour-là, n’est pas une oralité qui s’arrête au corps de l’enfant.
Mais une oralité qui circule dans et entre les institutions de soins et autres. Dans ces espaces, elle s’y rejoue autrement. « Se parler », « manger ensemble », « se retrouver », les mots de Grégory Magneron résonnent comme des gestes autant que comme des intentions.
Dans ce même mouvement, les paroles recueillies par Emmanuelle Suchaud auprès des maîtresses de maison viennent ajouter une pièce au collage.
Les maîtresses de maison, souvent en périphérie des organigrammes, apparaissent alors comme des figures centrales du climat institutionnel.
Elles ouvrent des passages. Elles rendent possible ce qui ne se décrète pas : la rencontre. Un café proposé, un plat partagé – et déjà, quelque chose se déplace, imperceptiblement mais sûrement.
Alors la toile s’élargit encore et laisse apparaître d’autres figures, centrales dans nos métiers : les parents.
Les représentantes des parents nous parlent, elles aussi, d’oralité, cette fois sont convoquées des images poétiques.
Elles nous présentent l’oralité comme un paysage sensoriel, fait de gestes, de regards, de rythmes.
Elles viennent ainsi faire écho, sans le dire tout à fait ainsi, à ce que Laplanche, à nouveau convoqué par Bernard Golse, a défendu : l’enfant ne reçoit pas seulement des mots, mais des messages chargés d’inconscient, qu’il ne peut pas encore traduire, alors dans cet entre-deux se construisent les pulsions.
L’oralité devient ainsi un lieu de traduction impossible, ou plutôt toujours inachevée.
Une couche énigmatique vient ainsi s’ajouter à notre tableau.
Avec les enfants non verbaux, il ne s’agit plus seulement de leur apprendre notre langage, mais aussi d’apprendre le leur.
Devenir, un temps, traducteurs, et surtout accepter d’être déplacés : ralentir, regarder autrement, se laisser enseigner par ce qui ne passe pas par les mots.
Dans le prolongement de ces interventions, Bernard Golse invite lui aussi un déplacement : les parents ne sont pas « à côté » du soin. Ils ne sont pas non plus de simples relais ; ils appartiennent à l’équipe.
Non pas comme des « bras » ou des « yeux » pour les professionnels, mais comme des sujets engagés dans le soin, à part entière.
Ce déplacement est profond. Il vient reconfigurer les places, les paroles, les alliances possibles. Il vient aussi interroger ce que nous faisons de l’altérité dans le soin.
À ce stade, le tableau n’est plus homogène. Les textures se superposent, et certaines zones accrochent davantage. Le tableau devient collage.
Alors, peut-être, pourrait-il se refermer. Mais il choisit autre chose.
Il joue… Avec cette scène proposée par Bernard Golse : le « smack » du bébé. Ce bisou qui claque. On s’approche, on ferme la bouche. On s’éloigne, on l’ouvre. « Tu veux ou tu veux pas ? ».
Un premier théâtre du lien, une première mise en jeu du désir. L’oralité n’est jamais seulement du côté du besoin.
Elle ouvre, très tôt, à autre chose : une tension, une adresse, une incertitude.
Le tableau se termine et comme la bouche il s’ouvre. Il sera une toile que l’on ne cesse jamais de retravailler. Un paysage fait de contrastes : du lisse et du rugueux, de l’attractif et de l’inquiétant, du plein et du silence.
Un paysage où la bouche devient tour à tour : lieu de besoin, lieu de désir, lieu d’énigme, lieu de rencontre. Alors finalement peut-être que l’oralité, n’est pas seulement une fonction, mais aussi une manière d’habiter le monde, de rencontrer l’autre… parfois sans mots.
A l’heure où les institutions, nos institutions sont souvent prises dans l’urgence de dire, de nommer, d’évaluer, de traduire ce qui se présente à elles, peut-être faudrait-il accepter de décaler légèrement le geste ?
Apprendre à se regarder autrement ; écouter ce qui se dit dans les marges, les détours, les gestes, les repas partagées. Peut-être accueillir le silence et son inconnu, et ne pas chercher immédiatement à faire parler.
Ce que cette journée me rappelle, peut-être à vous aussi, c’est que le soin ne tient pas seulement à ce que nous faisons, mais à la manière dont nous acceptons d’être bousculé par celles et ceux avec qui nous travaillons et que nous accompagnons.
Au fond j’aime l’idée que travailler ensemble : soignants, administratifs, parents, enfants ce n’est pas parler d’une seule voix, mais c’est accepter de composer avec des langues différentes, des rythmes différents et des compréhensions parfois incomplètes.
Travailler ensemble, en équipe, c’est faire le pari que quelque chose du commun peut émerger, non pas malgré ces écarts, mais à partir d’eux.
Dans un monde qui va vite, qui catégorise, qui simplifie, choisir de rester là : dans cette complexité, dans cette lenteur, dans cette attention ; ce n’est pas un renoncement, c’est un positionnement : une manière de faire institution autrement.
Publications – Amélie Turlais (format APA)
Coordination de dossier de revue
- Euillet, S., Reimer, D., Turlais, A., & Knorth, E. (2018). Continuities and discontinuities in family foster care. International Journal of Child and Family Welfare, 18(1–2).
Chapitres d’ouvrages collectifs
- Barbarini, T., Béliard, A., Nakamura, E., Sartori, L., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2023). Attentes des professionnels scolaires et réponses des professionnels de la santé mentale face à l’agitation des enfants : une comparaison France/Brésil. In L. Caliman, Y. Cikon, & M. R. Prado Martin (Eds.), L’attention médicamentée. La Ritaline à l’école. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Articles dans des revues à comité de lecture
- Turlais, A., Béliard, A., Barbarini, T., Sartori, L., & Nakamura, E. (2025). Être un parent responsable : Quelles attentes des soignants en France et au Brésil ? Éducation, Santé et Société.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Turlais, A., & Faisca, E. (2022). Accueillir des enfants rapatriés de la zone irako-syrienne : Analyse des vécus et des pratiques des assistants familiaux français. *Revue internationale de l’éducation familiale, 49(1), 61–79.
- Euillet, S., Hilbold, M., Ganne, C., Faisca, E., & Turlais, A. (2021). Emotions and involvement of foster carers preparing to welcome children arriving from war zones.
- Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Planche, M., & Turlais, A. (2019). Against the tide: Psychodynamic approaches to agitated childhood in France, between crisis and resistance. Saúde e Sociedade, 28 (1), 27–39.
- Turlais, A. (2017). Pour une production de connaissances scientifiques mobilisables dans la pratique de terrain : Quels types de dynamiques relationnelles entre chercheurs et praticiens ? Éducation et socialisation, 45. https://journals.openedition.org/edso/2616
Rapports de recherche
- Turlais, A., Lecaplain, P., Lyet, P., & Molina, Y. (2021). Identifier la pluralité du phénomène de violence institutionnelle en protection de l’enfance : Penser innovations ordinaires et réinventions institutionnelles. Rapport de recherche. ONPE
- Turlais, A. (2021). Les effets de l’attente lors d’une intervention d’Aide à Domicile en Milieu Ouvert. Rapport de recherche-action, Sauvegarde 93.
- Euillet, S., Ganne, C., & Turlais, A. (2019). L’évaluation des situations d’enfants confiés en famille d’accueil. Rapport de recherche, ANPF.
- Béliard, A., Borelle, C., Eideliman, J.-S., Fansten, M., Mougel, S., Planche, M., Tibi-Lévy, Y., & Turlais, A. (2018). Les sens de l’agitation chez l’enfant. Rapport pour l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP).
- Durning, P., & Turlais, A. (2011). *Pratiques et décision en A.E.M.O.* Rapport de recherche, ERISFER.