Quel lien avec les émotions ? Nous y venons…
Les compétences psychosociales, toujours selon le site du ministère « désignent les aptitudes qu’une personne mobilise pour faire face aux exigences de la vie quotidienne et prendre part opportunément à la vie sociale.
Ces compétences (telles que l’empathie, la régulation de ses émotions, la capacité d’adaptation ou à communiquer efficacement…), sont présentées comme des préalables à un fonctionnement harmonieux d’un groupe qui s’écoute et s’entraide, un levier de diminution des conflits et violences, la solution miracle au harcèlement scolaire et à la formation d’une classe centrée sur le travail scolaire.
Soit dit en passant, sans qu’aucune de ces implications n’ait jamais été validée scientifiquement. Il s’agit donc pour les enfants de savoir reconnaître et exprimer leurs émotions, pour qu’elles ne soient surtout pas trop visibles et perturbatrices de l’équilibre de la classe.
Vous commencez à sentir le paradoxe ? Une fois passée cette définition très théorique, comment les enseignant.e.s, les animateurs en charge de développer l’empathie et les autres CPS peuvent-ils s’y prendre ?
Le kit pédagogique pour les séances d’éducation à l’empathie à l’école, produit par l’Éducation nationale et Santé Publique France[2] vise à répondre à cette question en proposant des séances par niveau.
Une importante partie est dédiée à « accroître sa connaissance des émotions ». Dans ce document, « une émotion est un état affectif interne qui joue un rôle essentiel dans la satisfaction des besoins psychologiques et qui se déclenche en réponse à un évènement (interne ou externe) (…) on peut classer en sept émotions de base : joie, amour, peur, colère, tristesse, dégoût, surprise » qui peuvent se décliner en 49 émotions »[3].
Les activités proposées visent à reconnaître les émotions de personnages dans une histoire, des images, les classer (agréables ou désagréables…) ou raconter des expériences agréables ou désagréables, ou des émotions ressenties dans différentes situations proposé.
Mais revenons aux consignes et injonctions faites aux enfants et interrogeons-les. Dans le cadre de nos travaux de recherche, nous avons eu l’occasion d’observer un certain nombre de séances d’éducation à l’empathie ou d’éducation aux compétences psychosociales en milieu scolaire. Nos réflexions proviennent de nos lectures, et de ces différentes observations.
Reconnaître nos émotions : comme si celles-ci étaient universelles, comme si c’était simple
Un exercice souvent proposé aux enfants est de reconnaître l’émotion derrière sa manifestation sans considérer le conditionnement social des émotions ou les « normes émotionnelles » pour reprendre l’expression de Frédéric Minnier[4] qui, dans la continuité des anthropologues, insiste sur la « dimension sociale de l’expression des émotions ».
Il cite les travaux de l’anthropologue Marcel Mauss qui observe les rites d’expression des émotions sur ses terrains d’enquête à l’occasion de deuils par exemples qui diffèrent d’une société à une autre : « Les normes émotionnelles façonnent l’expérience émotionnelle des membres d’un collectif social et semblent pouvoir contribuer à constituer, par internalisation, des dispositions sociales à faire l’expérience de types d’émotion socialement exigibles »[5]
Mais revenons à ces ateliers de reconnaissance des émotions à l’école : le plus souvent, des vignettes figurant des personnages sont présentées aux enfants, et ils et elles doivent reconnaître, parfois mimer et faire deviner les émotions représentées, et parfois en les associant à des situations. Comme si une même situation entrainaît la même émotion.
Alors en effet, la crispation du visage, les tremblements peuvent être associés à la peur, de manière universelle peut-être, que dire de la peur qui pousse à fuir, agresser ou s’évanouir ?
Comment considérer les expériences antérieures et leur influence sur une émotion ou sur une autre ?
Quelles « bonnes » interprétations, quelles « compétences » reflètent les réponses des enfants lorsque les émotions éprouvées et perçues sont également façonnées socialement ?
Les vignettes proposés ou situations présentées ne donnent aucune information sur les expériences antérieures de l’enfant dont il est question, où même s’il a bien dormi la nuit précédente.
Ce qui a nécessairement une incidence majeure sur l’émotion ressentie. Le contexte social, économique, familial, le groupe d’appartenance, les expériences antérieures sont rarement explicitées.
Dans des enquêtes que nous avons eues l’occasion de mener sur les ressentis des élèves dans les différents espaces scolaires : salle de classe, couloirs, cours de récréation, toilette, grille de l’école.[6]
De manière générale, les filles expriment beaucoup plus souvent la peur, et les garçons la colère lorsqu’ils ou elles ne semblent pas se sentir à leur place dans un espace de l’école.
Dire ses émotions, les reconnaître, les nommer, les exprimer : cadre contraint
Si nous revenons à la définition du Larousse, l’émotion est « 1. Un trouble subit, une agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de surprise, de joie » « 2. Une réaction affective transitoire d’assez grande intensité, habituellement provoquée par une stimulation venue de l’environnement ». « 3. Sous l’ancien régime, révolte populaire non organisée et généralement de courte durée ».
Des définitions qui mettent l’accent sur un phénomène intense et échappant à tout contrôle, qui s’opposent au cadre contraint où sont autorisées l’expression des émotions dans le cadre scolaire (ou même lors des rituels présentés par Marcel Mauss).
Survient un paradoxe important, dans le message qui est transmis aux enfants. Ils et elles doivent exprimer leurs émotions, dans un souci d’authenticité et de faculté d’introspection valorisés par nos sociétés individualistes, mais pas « lorsqu’elles surgissent ».
Il n’est pas question pour les enfants de bondir de joie, de se rouler par terre de colère, de fondre en larmes dans l’espace scolaire (ou ailleurs )…
Les émotions doivent être exprimées dans le calme, lors des temps de « météo des émotions » ou des « séances d’éducation aux CPS ou à l’empathie » proposés en classe, par les enseignants ou par des intervenants extérieurs.
Comment te sens-tu aujourd’hui ? Que ressens-tu dans telles ou telles occasions (c’est bientôt les vacances, tu pars chez tes grands-parents…) ? sont des questions qui peuvent être posées aux enfants.
En leur posant ces questions autour de leurs émotions dans certaines situations personnelles dans le cadre scolaire, on les invite à parler d’expériences qui peuvent d’ailleurs déclencher des émotions, souvent face au groupe classe. Les mettant dans des situations parfois inconfortables.
Permettre une auto-régulation de soi, trouver en soi les ressources
On demande donc à l’enfant, de reconnaître ses émotions, dans un contexte d’émotions normées, mais aussi d’avoir la capacité de « trouver en lui-même les ressources » pour les gérer, les auto-réguler.
Un apprentissage qui vise avant tout à encourager un changement de comportement.
Après être invité à les exprimer, dans certains espaces et sous certaines formes, en d’autres termes les exprimer avec des mots et un vocabulaire des émotions, mais sans émotions, les enfants doivent les dompter d’eux-mêmes, leur donner un sens et formuler des attentes. Cela vous semble facile en tant qu’adulte ?
Ainsi, il est demandé aux enfants de « rationaliser » une émotion ressentie dans un contexte donné sur lequel il ou elle n’a aucune maîtrise.
Les travaux critiques de la psychologie positive et de son opérationnalisation via les ouvrages et préceptes de développement personnel, pointent une injonction à atténuer la place des causes structurelles des émotions vécues (racisme, sexisme, injustice, inégalités…) perçues comme moins centrales et légitimes, au profit de la recherche individuelle du bien-être et de l’épanouissement personnel[7].
Pourtant, les émotions ressenties dépendent du vécu, de l’expérience, du contexte social et relationnel. D’ailleurs, les travaux de Dewey montrent que « l’effusion et l’intensité des émotions peuvent être le moteur d’une rupture avec des normes ou un ordre social établi, et la source de changements au cœur de la transformation sociale et institutionnelle ».
Il est intéressant que le mot émotion (au sens du Larousse) soit aussi défini comme « une révolte populaire ».
Pour conclure, revenons à ce fameux kit empathie produit en janvier 2024.
Dans ce document, le mot « émotion » (émotions ou émotionnelles) apparait 158 fois. Les émotions semblent donc centrales dans l’apprentissage de l’empathie, compétence psychosociale qui viserait à reconnaître ses émotions et les émotions de l’autre pour pouvoir se mettre à sa place.
Alors même que plusieurs auteurices notent que « l’empathie est avant tout sélective, et dépend de proximité et sentiment d’appartenance à un groupe ou de distinction d’un autre groupe[8].
Dans ce kit, le mot « collectif » apparait 5 fois et les mots inégalité, discrimination, racisme et sexisme sont absents. Il s’agit pourtant des contextes sociaux dans lesquels les enfants grandissent et qui conduisent à des situations, à l’origine de certaines émotions. Qui permettent justement de les comprendre.
En miroir de la place croissante prise par le registre des émotions et du développement des compétences psychosociales des enfants, l’apprentissage de la minimisation et du contrôle de son ressenti, contraint à être exprimé de manière calme, réfléchie et articulée.
Il convient de s’interroger : cela contribue-t-il au bien-être des enfants ?
A celui des adultes qu’elles et ils deviendront ?
A la norme scolaire ?
Quel en est l’effet sur les adultes : ne risque-t-on pas de rendre moins visibles voire moins légitimes les signes forts manifestant le bien-être, la tristesse, les sentiments d’injustice, de discriminations, d’exclusion… vécus par les enfants et ainsi passer à côté ?
[1] https://eduscol.education.fr/3901/developper-les-competences-psychosociales-chez-les-eleves
[2] https://eduscol.education.fr/document/60960/download
[3] Cette classification est extraite de Santé Publique France et reprises dans de nombreux supports de l’éducation nationale
[4] Minnier Frédéric, 2019, Les émotions dans l’internalisation et l’émergence des normes sociales, Revue internationale francophone de sociologie.
[5] Minnier Frédéric, Les émotions dans l’internalisation et l’émergence des normes sociales, Revue internationale francophone de sociologie.
[6] Kerivel Aude, 2017, L’émotion a-t-elle un genre ? Filles et garçons face à la violence et aux incivilités à l’école élémentaire, dans Ecole des filles, école des femmes, sous la direction d’Hélène Buisson-Fenet, De Boeck Supérieur.
[7] Illouz Eva, Cabanas Edgar, 2018, Happycratie. Edition Premier Parallèle
[8] Karaki Samah, 2024, L’empathie est politique, Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments, JC Latte