Comité rédactionnel

24/02/2026

Le remède esthétique

Nous avons commencé à évoquer les émotions dans la newsletter précédente, en laissant de nombreuses pistes en suspens, dont celle des relations qu’elles entretiennent avec les arts.

C’est la clinique (et son inépuisable réservoir d’expériences et de surprises) qui met sur mon chemin le sujet de l’éblouissement esthétique.

Le remède esthétique

Tout commence avec Théo, arrivé à l’hôpital de jour à l’âge de 4 ans avec un diagnostic de TSA, il ne s’exprimait que par des cris et ne pouvait se séparer de sa mère.

C’est aujourd’hui un jeune garçon de 10 ans qui manie parfaitement le langage, à l’aise dans les interactions avec une très belle qualité d’échange de regard.

De sa petite enfance, il conserve un intérêt (qui peut sans doute être qualifié de restreint) pour tous les véhicules qui roulent, en particulier ceux qui appartiennent à la grande famille de la RATP.

Il connaît les réseaux de bus, métro, tram et RER par cœur, et peut passer des heures à consulter des plans, des photos, des vidéos, comme s’il était devant un album photos d’amis ou de proches.

On sent un intérêt intense et vivant quand il en parle. Récemment, il me montre sa dernière trouvaille : on peut afficher en plein écran sur l’ordinateur les panneaux d’information que l’on trouve habituellement dans les wagons ou sur les quais et qui donnent les indications du trafic d’une ligne en temps réel.

Sur l’écran lumineux de l’ordinateur apparaît un rectangle parfait, harmonieux, familier, avec les couleurs et le contenu propre à la RATP… réaction immédiate d’éblouissement esthétique : « Regarde comme c’est beau ! ».

Et comme je cherche à comprendre (en psy que je suis), il précise : « le style des panneaux pour les voyageurs, c’est très beau ! ». Ses yeux pétillent et son sourire se déploie sans limite.

Je perçois, à travers ce qu’il me fait vivre à ses côtés, comment l’harmonie des couleurs et des formes fait plaisir aux yeux (avant de faire plaisir à la pensée, me dit-il). « C’est beau parce que ça ressemble exactement à la réalité ».

Pour lui, les imitations de la réalité ne sont pas aussi satisfaisantes parce qu’elles n’offrent pas le même accordage quasi parfait entre l’image qu’il connaît et celle qu’il attend et souhaite retrouver. Lui est en quête de précision et d’harmonie.

L’expression de son émotion et le plaisir ressenti devant l’image a fait remonter en moi le souvenir d’un autre éblouissement esthétique que j’ai vécu dans une exposition dédiée à un peintre, couturier et créateur textile, « Fortuny, un Espagnol à Venise » (palais Galliera, octobre 2017-janvier 2018).

C’est une visite que je fais quelques heures avant un repas de famille que j’anticipe plein de tensions et de conflits sous-jacents qui trouveront certainement des moyens détournés pour se manifester.

Je suis plongée dans un mélange d’angoisse et de tristesse quand j’entre dans l’exposition. Les salles du musée Galliera sont plongées dans la pénombre, les étoffes et les vêtements en velours sont subtilement éclairés. Mariano Fortuny (1871-1949) travaille les reflets changeants de ses textiles imprimés en reproduisant les variations chromatiques de la lumière des canaux de Venise et les effets de pénombre produits par les vitraux en cul-de-bouteille décorant les baies du palazzo Pesaro-Orfei.

Marcel Proust formule ainsi, dans son livre La Prisonnière (1923), les sensations et émotions qu’il éprouve quand ses yeux se posent sur un vêtement de Fortuny : « le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal ».

Je suis frappée par la beauté des lignes, des motifs et des textures. Ça m’enveloppe, ça me réchauffe et ça me soigne. Le plaisir esthétique chasse les émotions pénibles et me libère du poids mort qui m’entraînait au fond de la piscine, je reconstitue mes forces pour la soirée quelles que soient les épreuves !

Passons des sensations à la théorie avec Charles Pépin, philosophe contemporain, qui cherche à comprendre comment une œuvre d’art peut changer notre vie.

Dans son livre Quand la beauté nous sauve, il raconte comment le philosophe Emmanuel Kant découvre, à la fin de sa vie, que lorsque l’on éprouve le « sentiment du beau », on est dans un moment où cesse le conflit.

Il a déjà écrit des milliers de pages, mais décide tout de même de se lancer dans un nouveau chantier : La critique de la faculté de juger.

Il donne alors une définition du « plaisir esthétique » comme le « jeu libre et harmonieux des facultés humaines ».

Charles Pépin précise qu’habituellement nos facultés ne jouent pas, mais travaillent en s’appuyant sur l’analyse des données de la perception, puis sur l’entendement qui établit des liens de causalité entre elles.

La thèse très originale de Kant consiste à dire que, dans le plaisir esthétique, notre entendement et notre perception jouent à se renvoyer leur accord mutuel devant la beauté.

Le jeu (et donc le mouvement) ouvre un espace psychique d’ajustement où l’émotion va s’épanouir.

Pour couronner le tout, ce jeu est libre, c’est-à-dire qu’aucune faculté ne commande aux autres, ni obéit. Nous sommes libres de trouver beau ce que nous trouvons beau, libres par rapport aux autres, mais surtout libres intérieurement puisqu’aucune de nos facultés propres ne cherchent à imposer sa loi.

Ainsi pour Kant, le plaisir esthétique correspond à l’harmonie interne du sujet. Et je comprends mieux pourquoi éprouver le jeu puis l’harmonie interne devant une robe de Mariano Fortuny a chassé les ruminations et tiraillements qui occupaient une grande partie de ma scène psychique.

Kant distingue ensuite « beauté pure » et « beauté adhérente » à une idée préalable du beau, de ce qu’il faudrait aimer par conformisme.

Charles Pépin en profite pour mettre l’accent sur la liberté que nous offre la « beauté pure » : « Nous adhérons déjà assez aux conventions sociales, aux normes de toutes sortes, pris comme nous le sommes dans la logique de la représentation : nous nous représentons si souvent ce qu’il faudrait aimer pour être reconnus socialement. Un instant de « beauté pure », c’est un peu de connaissance de soi arrachée à la reconnaissance sociale ; un peu de présence arrachée à la représentation ».

La beauté n’est pas que liberté et harmonie, elle nous fascine aussi parce qu’elle contient du sens. Charles Pépin passe de Kant à Hegel.

Par nos yeux, nos oreilles, par les vibrations du corps, nous touchons ce que Hegel appelait « la teneur » des œuvres, à savoir ce qu’elles transmettent de valeurs et de conceptions implicites du monde.

Hegel cherche toujours à mettre en relation la vérité d’une culture du point de vue historique, politique, économique, religieux, et le type de beauté formelle qu’elle produit.

Le plaisir esthétique devant une œuvre revient à vivre un contenu de sens au cœur de la contemplation de formes superficielles, c’est rencontrer le sens au cœur même du sensible.

Vivre le plaisir esthétique ouvre un espace en nous que l’on pourrait décrire comme un agrandissement de la sensibilité et de l’intériorité.

Pendant cet intervalle, on se sent touchés, intéressés, par d’autres valeurs que les nôtres, aussi bien positives que négatives. Elles peuvent nous transformer ou pas, mais dans tous les cas elles nous permettent de mesurer la distance entre nos valeurs et celles portées par l’œuvre.

En ouvrant des champs d’exploration, cela produit un développement de soi.

Charles Pépin boucle sa recherche sur la beauté et le plaisir esthétique avec Freud. Jeu, liberté, harmonie pour Kant.

Culture, sens, valeurs, élévation de l’esprit et déploiement de soi pour Hegel. Ce que Freud ajoute, c’est l’idée que la beauté offre la possibilité d’une rencontre autorisée avec l’interdit, une satisfaction spirituelle des pulsions agressives et sexuelles.

Elle autorise le sujet à laisser vivre en lui une dimension violente que la civilisation cherche à contenir et réprimer habituellement.

Pour Kant le plaisir esthétique calme le conflit entre le corps et l’esprit, pour Freud il constitue une trêve dans le conflit entre le ça et le surmoi.

Sans les œuvres, nous ne pourrions changer notre petitesse en grandeur, ni observer le lien entre elles, nous continuerions à nous sentir coupables d’enfermer en soi une agressivité non utilisée et interdite.

Avec le beau concept de sublimation, Freud propose de penser la vie psychique sur un mode chimique. Il ne s’agit pas de séparer ce qui est bon et mauvais, mais de transformer ou métamorphoser le mauvais en bon.

L’œuvre nous éblouit par un jeu sur la forme ou la symbolisation des valeurs, mais offre l’occasion d’une jouissance inconsciente beaucoup plus profonde.

Elle nous fascine parce qu’elle nous montre quelque chose mais nous parle d’autre chose, la beauté fait diversion.

L’art et la folie entretiennent des liens très étroits et pour le formuler comme une devise : la folie fabrique de l’art qui en retour apaise la folie.

La plupart des institutions de soins savent utiliser la beauté dans leurs projets thérapeutiques, aussi bien pour proposer le plaisir esthétique aux patients en les aidant à rencontrer des œuvres que pour voir et mettre en valeur ce qui dans les productions des patients suscite un éblouissement esthétique.

La beauté est un remède !

Anne Brisson Psychologue clinicienne Psychanalyste En libéral et en institution