DEHORS !

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Se balader pour laisser sortir l’échange, pour jeter au vent nos mots retenus, pour laisser nos corps libres de parler eux aussi. Être dans le vent pour oublier que le souffle de l’autre peut-être dangereux.

Il faut cette fois articuler prise en charge à distance et en présence, hors les murs et dans les murs. Mais abrités dans leurs maisons de pierre, jeunes, parents et professionnels se sentent peu de courage pour sortir. Il faut d’abord prendre le temps de repenser la peur du dehors, y retrouver l’écho de celle des bois de l’enfance et la peur du loup.

Puis accepter de s’y promener pour pouvoir penser qu’il n’y est pas. Ce temps-là a été le premier.

Ensuite, il a fallu reprendre « entre deux » et proposer des balades. Ces balades ont aidé  les jeunes à symboliser la difficulté qu’il y a à se retrouver, à penser les retrouvailles, lorsqu’elles sont traversées par les angoisses de contamination, et les exigences sanitaires, derrière ces masques qui occultent bouche, nez, mimiques, émotions et favorisent si fort la confusion des langues en laissant chacun face au regard d’un autre inquiétant comme celui d’un chirurgien ou d’un dentiste.

Se balader, idée surgie de se retrouver au grand air pour sortir du confinement et de la menace de concentrer nos angoisses et nos miasmes entre les murs de l’ IME.

Et aussi pour aller chercher certains jeunes, cloîtrés par la peur, au pied de chez eux et voir leur sourire ravis et celui des  parents soulagés qu’on vienne « les sortir de là ».

Se balader, pour regarder ensemble un extérieur longtemps perdu, pour ne pas trop se regarder en face, masqué, marqué donc par le trauma, pour diluer l’émotion de ces retrouvailles tant attendues et rendues menaçantes par le risque de contamination.

Se balader pour laisser sortir l’échange, pour jeter au vent nos mots retenus, pour laisser nos corps libres de parler eux aussi. Être dans le vent pour oublier que le souffle de l’autre peut-être dangereux.

Ces promenades sont une réussite y compris avec les jeunes les plus en difficulté.

Elles génèrent un apaisement de pouvoir circuler, se déplacer librement, protégé du loup par les mots et l’écoute des thérapeutes.

Chaque jeune a utilisé à sa façon, ces promenades, bavards ou silencieux, certains s’ébrouent comme des poulains maladroits, d’autres ont le pas hésitant et le corps encore bridé et avachi ; chacun est venu dire son émotion, ses peurs, ses angoisses plus encore que son plaisir des retrouvailles. En effet, il est poignant de les entendre nous raconter leur colère, leur rage, leurs larmes durant ces deux mois ; des flots de souffrance souvent solitaire, parents et frères et sœurs trop absorbés par la leur et parfois impuissants devant l’intensité des angoisses archaïques de ces jeunes en difficulté.

Ces déambulations bavardes sont l’occasion de désenmurer la pensée et d’aborder le trauma protégé par la douceur de la brise, des reflets du canal, le nid d’un couple de cygnes  attentif à ses petits, les noms rêveurs des péniches, les couleurs flamboyantes des œuvres street art peintes sur les murs, les coques et même les pissotières !

Les jeunes se sont mis à rêver de nouveaux ateliers, atelier de pêche sur les bords du canal, atelier de ramassage des déchets… Ils ont raison, nous avons tant à pêcher, à repêcher, tant à rassembler, métaboliser des restes douloureux et collants de ces semaines d’attente et d’enfermement.

Marqués. Pas facile en effet, de retrouver nos marques, quand il faut pour revenir  à l’IME, le marquer de nouvelles traces. Marquages au sol de l’évitement, de la distance imposée.

Il a d’abord fallu en faire quelque chose de ludique et d’accueillant surtout, qui trace des chemins, des lisières et non des barrières ; et il est bon de voir les jeunes s’emparer de ces nouvelles traces non comme des cicatrices mais comme un jeu qui nous protège, non pas les uns des autres mais de la menace partagée.

Car eux, comme nous, arrivent dans l’institution, avec l’angoisse de la rencontre de l’autre tant attendu mais rendu méconnaissable sous son masque.

Certains se plaquent au mur, jettent leurs bras en avant pour nous tenir à distance, ils nous montrent par leur corps, nos peurs partagées et je les en remercie car ils m’apprennent à me lire, à lire nos angoisses et les leur raconter.

Mise en mots des corps agités par nos peurs ; mise en danse par une éducatrice pour rire de la peur et danser des accolades interdites mais rêvées.

Accompagner. Éducatrices et éducateurs vont chercher certains jeunes chez eux pour faire le chemin ensemble jusqu’à l’IME et braver ainsi l’angoisse du dehors et du transport.

Cheminements importants qui viennent authentifier la fonction éducative d’accompagnement, d’appui, de relai parental, de passage nécessaire pour accéder à l’autonomie tant espérée de toute part.

Cette fonction éducative, au cœur de notre institution, a repris tous ses galons et sa force dans sa capacité à être créée et maintenue à distance puis retrouvée au pas de la porte familiale pour s’ouvrir sur un ailleurs.

Penser l’ambivalence. Nous avons tous eu peur, professionnels et jeunes mais aussi les parents déjà meurtris par le handicap et la souffrance de leur enfant, éreintés de ces mois de confinement qui sont venus exacerber la conscience du handicap, de la pathologie, de la dépendance.

Parents, qui pour certains, paralysés par leur ambivalence, ne peuvent s’autoriser à laisser leur enfant revenir à l’IME. Nous avons alors mis en place des consultations thérapeutiques parents/enfant pour travailler ensemble les effets délétères du confinement et la possibilité d’un retour du jeune dans l’institution ; ou pour rendre possible la mise en place de processus soignants et soulageants comme des séjours de répit.

Ces consultations sont d’une grande intensité et condensent bien des questionnements et angoisses tant ces mois de confinement et de craintes ont eu un « effet loupe » sur la relation parents/enfants handicapés.

Les parents parviennent à se montrer dans leur blessure, touchés par l’investissement de l’équipe tout au long de ces semaines. Continuité d’un investissement dans l’adversité qui vient parfois donner à l’institution une fonction tiercéïsante entre parent et enfant et mettre au travail ambivalence, collage et relations rendues pathologiques par peur de regarder seul une réalité inacceptable.

Jongler. Jongler entre travail en présence et travail à distance pour ceux qui ne peuvent revenir entre nos murs ; travail à distance individuel et groupal, téléphonique et en visio. Nous pourrions dire que nous faisons de l’art du cirque, art vivant, visuel, sonore, dans la rue ou sous un chapiteau…. Encore et toujours adapter le cadre en tenant le cap, rester créatifs et souples pour maintenir le fil d’un suivi contenant et thérapeutique.

Constater. Un seul constat : rien ne remplace la présence des corps !

La création d’une institution virtuelle fut une aventure passionnante et épuisante ; elle a permis un indéniable renforcement des liens individuels avec les jeunes, les parents, entre les professionnels aussi. 

L’écoute et le soutien apportés aux professionnels, mis en place dès le début du confinement, pour accompagner et soutenir le cadre garantissant l’articulation d’un travail éducatif, pédagogique et psychologique ont été fondamentales pour garantir l’enveloppe groupale au-delà du chacun chez soi.

Mais quand on voit l’intensité émotionnelle présente lors des retrouvailles en balades et dans les murs depuis deux semaines  dans le regard des jeunes, quand on les écoute nous raconter leur attente, leur bonheur de nous retrouver, leur soif de parler, bouger, danser, dessiner avec nous, on mesure l’importance de renforcer au plus vite notre capacité d’accueil en présence.

Il y a des pathologies, autistique et psychotique notamment qui ne peuvent tolérer la distance et où absence rime avec disparition. La fragilité des représentations internes et de leurs enveloppes génère des angoisses d’effondrement et de liquéfaction qui les laissent noyés dans leur lit.

L’investissement majeur, la fonction contenante et soignante  de l’institution et son équipe dont nous témoignent ces jeunes à leur retour corroborés par les parents qui nous racontent leur émotion à voir le bonheur de leur enfant  à revenir travailler avec nous viennent donc nous conforter dans ce constat : Ensemble dedans !

Moïra VASSAL, psychologue clinicienne et institutionnelle, association CEREP-PHYMENTIN